Loisirs et culture

Le multiculturalisme canadien: un projet en chantier

Le multiculturalisme canadien: un projet en chantier

  Photographe : The Walrus Lab

Loisirs et culture

Le multiculturalisme canadien: un projet en chantier

À l’occasion du cinquantième anniversaire de l’adoption de la politique fédérale en matière de multiculturalisme, la défenseure des droits de la personne Amira Elghawaby célèbre les mérites de celle-ci tout en réfléchissant au travail qui demeure à accomplir en ce qui a trait à l’inclusion, à l’ouverture et au combat contre le racisme systémique à l’échelle du pays.

Je plaisante souvent en disant que plusieurs d’entre nous avons avalé la pilule, une pilule recouverte d’une dorure toute canadienne nommée «multiculturalisme».

Ma trajectoire de vie s’accompagne depuis longtemps de l’idée que des personnes de provenances, de croyances et de cultures différentes peuvent coexister dans l’harmonie au Canada tout en préservant, voire en célébrant leurs identités singulières.

En tant que fille d’immigrants égyptiens, plusieurs des événements formateurs de mon enfance ont été marqués par le multiculturalisme. Au primaire, on m’a encouragée à partager des détails sur ma foi et ma culture avec les autres élèves. Au secondaire, j’étais la présidente du club multiculturel de mon école extrêmement diversifiée, et responsable d’un événement culturel qui rassemblait annuellement des centaines de jeunes et leurs familles, ravies de voir leur pays d’origine célébré sur scène par leurs adolescents.

Si le concept de multiculturalisme s’est teinté de controverse au fil des années, je continue à y croire fermement, tout comme de nombreuses personnes qui se sentent depuis longtemps chez elles dans ce pays, ou qui sont arrivées plus récemment pour y bâtir ou rebâtir leur vie.

Et pourtant, si l’on se fie aux manuels d’histoire, on pourrait croire que le multiculturalisme canadien est survenu par hasard.

En 1963, le premier ministre Lester B. Pearson cherchait à éviter une crise d’unité nationale qui menaçait de déchirer le pays autour des enjeux linguistiques. La rancœur des Québécois envers la domination exercée par les anglophones était au cœur de cette crise, tout comme l’inquiétude entourant la conservation de leur culture et de leur langue, ainsi que l’essor de la mouvance séparatiste.

Pearson a mis sur pied la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme afin de se pencher sur les «enjeux liés à la langue et à la culture des “peuples fondateurs” anglophones et francophones du Canada».

Mais cette portée limitée a été mal reçue par les membres des groupes ethnoculturels canadiens, et les commissaires ont été invités à élargir leur rapport à «la contribution culturelle des autres groupes ethniques et [aux] moyens de conserver cet apport».

La conception du Canada en tant que «mosaïque» plutôt que comme «melting-pot» avait déjà été formulée par John Murray Gibbon dans son ouvrage primé Canadian Mosaic: The Making of a Northern Nation, paru en 1938. Gibbon imaginait différentes cultures qui maintiendraient leur identité tout en contribuant au progrès du pays. Cette manière de penser a été reconduite par le sociologue canadien John Porter dans son étude Vertical Mosaic: An Analysis of Social Class and Power in Canada.

Pour ce qui est de la notion américaine de «melting-pot», elle est d’abord apparue dans une pièce de théâtre éponyme présentée pour la première fois en 1908, à Washington. Elle mettait en scène l’histoire d’une famille juive de Russie qui, ayant survécu à un pogrom, a immigré aux États-Unis en quête d’une société où les identités se fondraient les unes dans les autres pour éviter les clivages mortifères qu’elle avait connus au pays natal. Le concept est dès lors devenu synonyme d’assimilation culturelle.

Ainsi, si la notion de bilinguisme a été adoptée, la Commission d’enquête a rejeté celle de «biculturalisme», qui renvoyait à deux principales cultures canadiennes – l’anglaise et la française – au détriment des peuples autochtones et des autres communautés culturelles, qui s’en voyaient invisibilisés.

Au lieu du biculturalisme, la Commission a fait advenir une autre forme de conscience basée sur l’image de la mosaïque: les communautés ethnoculturelles seraient incitées à conserver et à célébrer leur patrimoine, tout en participant activement à la vie canadienne. La Commission l’a exprimé ainsi: «Coupé de ses racines, l’homme, être pensant et sensible, risquerait tout simplement d’appauvrir sa personnalité et de priver la société d’une partie des valeurs qu’il lui apporte.»

Ces réflexions ont nourri l’articulation d’une politique du multiculturalisme cinquante ans plus tard, en 1971.

Cette politique, la première du genre au monde, a depuis façonné la nation jusqu’à susciter l’admiration à l’international, tout en s’attirant parfois des critiques au fil des décennies.

 

The Walrus

© The Walrus Lab

 

Un demi-siècle plus tard, le Canada continue d’exister en tant que mosaïque dans l’imaginaire collectif de plusieurs des arrivants de première génération ayant afflué au pays lors des premières vagues d’immigration qui ont suivi la mise sur pied de la politique. En effet, Pierre Elliott Trudeau, qui était premier ministre au moment où celle-ci est officiellement entrée en vigueur, a longtemps été célébré dans plusieurs communautés immigrantes en raison de la promesse que leur faisait la politique sur le multiculturalisme.

Cette vision d’un Canada multiculturel a été adoptée par-delà les lignes de parti et mise de l’avant par de nombreux gouvernements provinciaux, bien qu’elle ait été politiquement rejetée au Québec. (L’historien québécois Gérard Bouchard a plutôt proposé le concept d’«interculturalisme» comme modèle pour l’intégration et la gestion de la diversité ethnoculturelle. Au sein du paradigme interculturel, les rapports entre les différentes cultures et l’ouverture à celles-ci demeurent encouragés et respectés, mais avec le français comme langue commune unissant l’ensemble des groupes.)

Après l’adoption de la politique fédérale, le Canada a été perçu à l’international comme un pays de possibilités infinies, d’espoir et de liberté; un lieu où les familles et les individus pouvaient conserver leurs racines sans devoir se fondre dans le moule contraignant d’une identité dite canadienne.

De nos jours, plus du cinquième de la population du Canada est né à l’étranger, et de plus en plus de personnes affluent au pays en raison des politiques d’immigration qui ont évolué pour mieux attirer les travailleurs qualifiés et leurs familles.

«Le Canada est fier, avec raison, de sa tolérance évolutive à l’égard de la diversité et du pluralisme», peut-on lire dans un jugement rendu en 2007 par la Cour suprême au sujet d’un conflit conjugal fondé sur la foi. «Au fil des ans, l’acceptation du multiculturalisme n’a cessé de croître et l’on reconnaît que les différences ethniques, religieuses ou culturelles seront acceptées et respectées. Confirmé dans des textes de loi, que ce soit par des mesures de protection figurant dans les codes des droits de la personne ou par son inscription dans la Charte canadienne des droits et libertés, le droit de chacun de s’intégrer dans la société canadienne avec ses différences – et malgré celles-ci – est devenu un élément déterminant de notre caractère national.»

Malheureusement, il faudra attendre des décennies avant que le traitement réservé aux enfants et aux communautés autochtones n’atteigne la conscience collective et n’impose la conclusion que si la mosaïque a été promue comme un élément de l’exceptionnalisme canadien, le pays a été essentiellement fondé sur la même attitude assimilationniste que celle qui a caractérisé l’ensemble des colonies européennes.

Par ailleurs, si la maltraitance, les abus et le génocide commis envers les communautés autochtones demeurent un legs horrifiant et douloureux, qui exige une réconciliation et une réparation sincères, ce sont aussi les enseignements autochtones qui ont permis de cultiver la vision selon laquelle «l’autre» doit être vu comme une partie d’un tout interrelié.

Comme l’a écrit l’ancienne gouverneure générale Adrienne Clarkson dans son livre Belonging: The Paradox of Citizenship, le témoignage du chef John Kelly à la Commission royale sur l’environnement du Nord en 1977 attestait déjà de cette vision du monde.

«[A]u fil des années, le cercle des Ojibwés s’élargit de plus en plus», a-t-il déclaré. «Les Canadiens de toutes les couleurs et les religions y sont conviés. Vous avez peut-être l’impression que vos racines sont ailleurs, mais dans les faits, vous êtes ici même avec nous.»

Être «ici même» ensemble s’est effectivement traduit par de meilleures trajectoires immigrantes au Canada, car les nouveaux arrivants semblent s’intégrer beaucoup plus vite que leurs homologues états-uniens. Cela dit, plusieurs éléments portent à croire que les Canadiens sont de plus en plus conscients de vivre dans un pays qui est loin d’être une utopie multiculturelle.

D’un côté, il y a des sondages comme celui publié cette année par Ipsos, qui demandait à des personnes représentant la population adulte de 28 différents pays: «À quel point êtes-vous en accord ou en désaccord avec l’idée que [votre pays] est en proie à des “guerres culturelles”?».

Seulement 28% des répondants canadiens percevaient une polarisation, un taux bien plus faible que dans de nombreux autres pays: près de 46% des répondants belges, 38% des Français et 32% des Britanniques ont dit ressentir une division de la société. Aux États-Unis, plus de 50% des répondants disent croire que leur pays est divisé par des guerres culturelles.

Et pourtant, les Canadiens n’ont pas de quoi s’enorgueillir. Des résultats de sondages troublants sont également parus, comme celui effectué il y a quelques années par Angus Reid et la CBC, qui rapporte que 68% des Canadiens considèrent que les gens devraient s’assimiler plutôt que de conserver leurs coutumes et leur langue.

En 2019, une étude réalisée par EKOS a conclu que si l’opposition à l’immigration demeure basse au pays, il existe une polarisation idéologique et partisane autour de cet enjeu. Cela témoignerait de la montée d’un populisme qui témoigne de ce que les sondeurs ont appelé une vision «ordonnée» du monde, qui suppose une hostilité envers les «exogroupes» (c.-à-d. les immigrants) et «repose sur la croyance en l’existence d’une élite corrompue et en l’idée que le pouvoir doive être arraché à celle-ci et redonné au peuple».

Ceci se manifeste par l’essor des groupes suprémacistes blancs, de plus en plus actifs en ligne comme hors ligne. De plus, de nombreuses personnes se font encore refuser des emplois et des logements, et sont toujours victimes de harcèlement, d’agressions et même de meurtres en raison de leur identité ethnique et religieuse.

Le plus grand péril menaçant le multiculturalisme – dont la mort a été déclarée dans plusieurs parties de l’Europe – pourrait bien être le populisme, qui est en pleine croissance chez nous comme partout sur la planète.

Néanmoins, étant donné que notre nation compte sur la venue de personnes du monde entier pour continuer à bâtir et à renforcer le tissu social et économique du pays, il apparaît clair que la société toujours croissante du Canada – ce cercle toujours plus grand – doit être fondée sur le respect réciproque et être exempte de racisme et de discrimination.

J’ai confiance qu’on peut y arriver, malgré le passé qu’il nous faut confronter, la réconciliation que nous devons aux communautés autochtones et le travail continu que nous devrons entreprendre afin de nous attaquer au racisme systémique qui gangrène nos institutions et qui continue d’empêcher la pleine et égale participation sociale de trop de nos amis, voisins, collègues et concitoyens canadiens.

Pour beaucoup d’entre nous, ceci aura été l’œuvre d’une vie, nourrie par l’espoir que nous vivrons un jour dans un pays qui nous honore réellement tout un chacun.

Je vous reprendrais bien une pilule dorée.
 

 

Le multiculturalisme en contexte
 

Par Elizabeth Chorney-Booth

De nombreux pays partout sur la planète affichent des traits culturels très spécifiques, comme les récits farouchement individualistes des États-Unis ou le riche patrimoine culinaire italien. Quant aux Canadiens, l’une de nos plus grandes fiertés n’est pas notre capacité à nous distinguer des autres, mais bien notre habileté à former une culture à partir de la mosaïque de traditions que nous apportent les immigrants du monde entier.

En 2021, nous célébrons le cinquantième anniversaire du multiculturalisme comme politique officielle. L’idée que n’importe qui puisse s’installer ici tout en continuant non seulement à pratiquer, mais aussi à partager les coutumes de son pays d’origine a toujours été un élément clé de la perception du Canada à l’international, tout comme de notre vision de nous-mêmes.

 

 

Le multiculturalisme au fil des ans

Le chemin vers un véritable multiculturalisme ne s’est pas toujours fait en ligne droite, mais la plupart des Canadiens tiennent à préserver l’idée qui le sous-tend. Voici quelques jalons sur la route vers le multiculturalisme canadien.

 
1963

Le premier ministre Lester B. Pearson met sur pied la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme afin d’établir les politiques linguistiques fédérale et provinciales. Des groupes ethniques canadiens contestent la visée étroite de la Commission et demandent au gouvernement de tenir compte de l’ensemble des groupes culturels dans l’élaboration de ses politiques.

 
1969

Le rapport final de la Commission est publié et en appelle à une reconnaissance des contributions culturelles des Canadiens d’origines autres que française et anglaise.
 

1971

Le Canada devient le premier pays au monde à établir officiellement une politique multiculturelle. Accueillie à bras ouverts par de nombreux Canadiens, elle ne rencontre presque pas d’opposition au Parlement. En revanche, certains défenseurs de la langue française estiment qu’elle ne parviendra pas à protéger la culture distincte du Québec.
 

1976

Le gouvernement fédéral adopte la Loi sur l’immigration, qui lève certaines restrictions relatives à l’immigration en provenance de pays non européens, consolidant ainsi le dévouement du Canada à accueillir une diversité de nouveaux arrivants.

 

1977

La Loi canadienne sur les droits de la personne est créée pour protéger tous les Canadiens, y compris les nouveaux arrivants, de la discrimination fondée sur l’appartenance à des groupes marginalisés.

 

1982

La Charte canadienne des droits et libertés voit le jour, proclamant que «[t]oute interprétation de la présente charte doit concorder avec l’objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens».
 

1984

Le rapport du Comité spécial sur les minorités visibles dans la société canadienne, L’égalité, ça presse!, suggère que même après une décennie de politique multiculturelle officielle, les Canadiens racisés n’ont pas l’occasion de participer pleinement à la vie du pays. 
 

1985

Les conclusions du rapport mènent à la création d’un comité permanent sur le multiculturalisme à la Chambre des communes, puis à la Loi sur le multiculturalisme, deux ans plus tard.
 

1988

La Loi sur le multiculturalisme canadien reçoit la sanction royale, conférant force de loi à la politique du multiculturalisme du gouvernement et institutionnalisant le multiculturalisme dans toutes les institutions fédérales. 

 

1996

La Fondation canadienne des relations raciales, une société de la Couronne, est créée afin d’éliminer «le racisme et toutes les formes de discriminations raciales dans la société canadienne».
 

1997

Le gouvernement fédéral met à jour sa politique sur le multiculturalisme pour la centrer davantage sur la justice sociale et la participation citoyenne, et pour favoriser le sentiment d’appartenance chez tous les Canadiens.
 

2002

Le gouvernement déclare que la Journée canadienne du multiculturalisme se tiendra annuellement le 27 juin.
 

2005

Le Plan d’action canadien contre le racisme est mis en branle, avec plus de quarante initiatives – nouvelles et reconduites – pour combattre le racisme et la discrimination.
 

2008 - 2015

Le travail de la Commission de vérité et réconciliation du Canada demeure une façon essentielle de sensibiliser les Canadiens à l’importance des perspectives et des cultures autochtones.
 

2019

Le gouvernement fédéral lance Construire une fondation pour le changement: La stratégie canadienne de lutte contre le racisme 2019-2022 et investit 45 millions de dollars pour soutenir et compléter des programmes et initiatives existants visant à éliminer l’inégalité en se concentrant sur trois piliers principaux: faire preuve de leadership fédéral, donner du pouvoir aux communautés et transformer les mentalités.

 

 

Rencontres quotidiennes

Dans notre pays d’immigration, il y a des traces d’autres nations et d’autres cultures partout: des comptoirs de restauration qui se succèdent le long de nos centres commerciaux de banlieue, aux airs festifs qui retentissent des fenêtres ouvertes par de chaudes soirées d’été. Voici certaines des rencontres multiculturelles qui surviennent dans la vie quotidienne des Canadiens.

Par Jessica Wei

 

CUISINE

Chaque assiette raconte une histoire – surtout dans un pays comme le Canada, où les goûts et les traditions culinaires proviennent de partout sur la planète, s’installent ici, puis évoluent en fonction des ingrédients offerts et des nouvelles tendances.

Tandis que l’approvisionnement alimentaire mondial ne cesse de se raffiner et que des vagues de nouveaux arrivants continuent à faire monter la demande en matière de produits importés, les villes canadiennes se sont hissées au rang des lieux les plus attrayants au monde sur le plan gastronomique.

De la pizza d’inspiration vietnamienne à base de crêpes bánh xèo, au marché nocturne de Richmond, aux döners kebabs de style berlinois et aux pancakes soufflés à la japonaise au marché Kensington de Toronto, en passant par une myriade de restaurants, bouis-bouis et kiosques de rue qui servent des mets audacieux reprenant les classiques culinaires indiens, mexicains ou chinois, les Canadiens ont l’embarras du choix quand vient le temps de déguster les cuisines de nos cultures immigrantes.

 

cuisine

© The Walrus Lab

 

Dur à avaler

Si les Canadiens ont la chance d’avoir accès à un paysage culinaire riche et diversifié, les cuisiniers talentueux issus de l’immigration font encore face à des obstacles de classe et de race les empêchant de rayonner à l’échelle nationale. Pendant ce temps, l’expression «d’inspiration» – comme dans «d’inspiration moyen-orientale, thaïe ou japonaise» – est employée à toutes les sauces, donnant la permission à des chefs en majorité blancs, travaillant pour de grands groupes de restauration, de s’approprier des éléments de ces traditions culinaires pendant que leurs employés racisés sont relégués à des postes subalternes derrière les fourneaux.

 

 

LITTÉRATURE ET CINÉMA

Contrairement au roman noir nordique typique de la Suède et du Danemark, il n’existe pas de genre de récit dominant au Canada. Nos livres et nos films sont extrêmement diversifiés, et leurs histoires marient les styles, combinent plusieurs langues et mettent en scène des communautés d’un océan à l’autre.

Au cours des cinq dernières décennies, des auteurs prolifiques comme Lawrence Hill, Dionne Brand, Lee Maracle et Wayson Choy ont écrit des poèmes et des romans qui ont permis d’élargir le récit multiculturel du Canada pour refléter notre riche diversité tout en mettant en lumière les conflits qui en découlent.
Dans les dernières années, de plus en plus de communautés ont été dépeintes dans les livres, y compris celle de Little Jamaica, à Toronto (dans Frying Plantain de Zalika Reid-Benta), celle des villages de la toundra glaciale du Nunavut (dans Split Tooth de Tanya Tagaq) et la communauté chinoise de Vancouver (dans Do Not Say We Have Nothing de Madeleine Thien).

La communauté chinoise de Toronto, pour sa part, s’est retrouvée sous les feux de la rampe grâce au court métrage Bao réalisé par Domee Shi pour Disney, et à son long métrage Turning Red. Shi rejoint ainsi une longue lignée de cinéastes canadiens ayant braqué l’objectif sur leur propre identité diasporique, qui comprend notamment Mina Shum, Nicolás Pereda, Atom Egoyan et Deepa Mehta.

 

Littérature et cinéma

© The Walrus Lab

 

Matière à réflexion

Malgré une volonté affichée de faire place à des voix diversifiées dans les disciplines artistiques, les industries canadiennes des médias et du divertissement présentent encore des entraves à l’accessibilité. D’après les statistiques du Conseil des arts du Canada, les personnes racisées représentent seulement 15 % des artistes au pays et ont un revenu médian largement inférieur à celui des artistes blancs. Paradoxalement, les médias continuent de célébrer et de populariser certains aspects de différentes cultures tout en écartant plusieurs des personnes qui incarnent ces riches traditions.

 

 

MUSIQUE

Avant la colonisation, le territoire résonnait aux sons des chants et des percussions des Premières Nations, qui concevaient les sons du tambour comme les battements de cœur de la Terre mère. Les colons européens ont apporté leurs propres traditions musicales sur le continent. Les airs des violoneux des Maritimes, que l’on entend encore aujourd’hui dans les fêtes de cuisine et les mariages sur toute la côte est, par exemple, relèvent d’une tradition qui remonte aux premiers habitants acadiens, irlandais, écossais et français.

Parallèlement, la ville de Vancouver peut se vanter de sa tradition d’opéra cantonais vieille de 150 ans, avec la plus vaste communauté consacrée au genre à l’extérieur de Hong Kong. De plus, les musiciens de jazz qui ont afflué au Canada au début du XXe siècle pour fuir la prohibition et le racisme anti-Noirs aux États-Unis ont engendré un patrimoine musical toujours célébré de nos jours dans les grands festivals du pays, y compris l’historique Halifax Jazz Festival, le Festival international de jazz de Montréal et le TD Toronto Jazz Festival.

 

Musique

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Racines profondes, sons d’avenir

Le prix de musique Polaris est décerné chaque année à l’artiste ayant fait paraître le meilleur album, selon un jury impartial composé de critiques musicaux et de membres de la communauté musicale. Après s’être attiré des reproches concernant le manque de diversité parmi les finalistes et les jurés – les huit premiers lauréats étaient des artistes blancs de pop et de rock indé – le prix remplit désormais enfin sa mission d’origine : sélectionner de façon juste et équitable, à l’intention du grand public, les artistes les plus prometteurs pour représenter le son de la relève canadienne.

En 2014, c’est Tanya Tagaq, une chanteuse de gorge inuite du Nunavut, qui a remporté le prix. À partir de ce moment-là, le prix a été remis à des artistes plus diversifiés et audacieux, que l’on pense à l’hommage remarquable et émouvant que rend Jeremy Dutcher au wolastoqey, sa langue ancestrale, ou à la création de pop latine signée Lido Pimienta, qui s’inspire de ses racines afro-colombiennes et autochtones.

 

 

ARTS VISUELS

L’art est partout – il orne les briques rouges de nos ruelles de quartier, s’affiche aux murs des galeries, recouvre nos corps et met de la vie dans les espaces interstitiels.

L’art public de quartier rend souvent hommage au passé des lieux, renvoyant aux traditions et aux influences culturelles de ses habitants. Prenons par exemple les statues de Sun Yat-sen qui accueillent les visiteurs des quartiers chinois dans nos grandes villes. Ou encore les grandes murales honorant la mémoire de l’idole portugaise et grande chanteuse de fado Amália Rodrigues, situées dans les quartiers portugais de Toronto comme de Montréal, ainsi qu’au Centre culturel portugais de Mississauga.

 

Arts visuels

© The Walrus Lab

 

Or, dans le domaine de l’art public canadien, le patriotisme diasporique se double souvent d’une forme de contestation. Le Chinatown Anti-Displacement Garden [Jardin contre l’expropriation du quartier chinois], à Toronto, a été créé en partie pour s’opposer à l’embourgeoisement et au développement urbain. Au Manitoba, la sculpture Kakigay-Pimitchy-Yoong Pimatizwin, sur les terres de la Première Nation de Sagkeeng, a été créée pour commémorer la vie des femmes autochtones disparues et assassinées et pour dénoncer des siècles d’abus et de silence.

 

 
Le multiculturalisme et la réconciliation

L’autrice Danielle Paradis se penche sur la politique multiculturelle canadienne du point de vue des Autochtones d’aujourd’hui.

 

The Walrus

© The Walrus Lab

 

«Chose extraordinaire cette illusion qu’on a parfois, que la beauté est le bien», écrit Tolstoï dans La sonate à Kreutzer. Il évoque ainsi l’impression que le charme physique d’une personne est garant de sa bonté et de son intégrité. Appliquons un instant ce principe au rapport qu’entretiennent les colonisateurs au territoire magnifique que l’on appelle Canada. La plupart des Canadiens sont heureux de vivre dans ce pays vaste et sublime. Ils se sentent chanceux. Impossible, se disent-ils, qu’un si bel endroit soit fondé sur une oppression abjecte.

Mais la chance n’a pas souri de la même façon à tous les habitants de ce pays. Cinquante ans après l’adoption par le gouvernement libéral de Pierre Elliott Trudeau d’une politique officielle du multiculturalisme, de nombreux Autochtones sont toujours en quête de leur identité sur ce territoire.

Le Canada est un pays qui se perçoit comme un modèle de multiculturalisme pour le monde entier. Qui se définit aux yeux de ses citoyens d’âge scolaire en se comparant favorablement avec les États-Unis. Dès la petite école, on apprend en effet que chez nos voisins du sud, il faut s’assimiler à la culture américaine. Et qu’ici, on a plutôt une mosaïque culturelle où toutes les tuiles colorées de la diversité forment ensemble une image de tolérance. Le Canada a été le premier pays au monde à adopter une politique multiculturelle, mais il a attendu jusqu’en juin 2021 pour ratifier la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones.

Dans l’ensemble, la notion de multiculturalisme s’est avérée être un conte de fées. Un récit qui dissimule l’esclavage, les camps d’internement de Japonais et d’autres chapitres sombres de l’histoire canadienne. En 1996, la Commission royale sur les peuples autochtones a conclu dans son rapport qu’on ne peut pas «bâtir un pays sur un mensonge». Le mensonge que l’on véhicule de nos jours, c’est que le Canada a toujours été un lieu de tolérance et de diversité. La politique du multiculturalisme qui a été adoptée en 1971 n’était pas conçue pour reconnaître les peuples autochtones. La promesse de tolérance et d’égalité officielle ne s’étendait pas à nos droits fondamentaux.

Pendant cinq décennies, le récit du multiculturalisme a colporté une belle histoire d’intégration dans une société tolérante, libérale et égalitaire. Et pourtant, encore aujourd’hui, nous vivons dans une culture qui priorise l’unification des nations colonisatrices anglaise et française. Nos politiques sont peut-être multiculturelles, mais nos institutions ne le sont pas. Notre cheffe d’État est la reine Élisabeth II, nous avons un système parlementaire de Westminster et des villages, des villes, des rivières et des routes baptisés d’après des colonisateurs européens ou commémorant le continent qu’ils ont quitté.

Tout cela n’est pas bien surprenant quand on se souvient que notre politique du multiculturalisme a été créée au moment de la montée du nationalisme québécois, en 1971. La politique n’a d’ailleurs pas été vue d’un bon œil au Québec: Claude Ryan affirmait dans Le Devoir qu’en tentant de séparer la langue de la culture, le premier ministre minimisait les deux.

Pendant que les deux Canadas – l’anglais et le français – se disputaient sur leurs propres langues et cultures, l’État continuait à écraser les langues autochtones. De jeunes enfants ont été arrachés à leur famille et envoyés dans des écoles où on leur a ravi leur langue maternelle à force de coups. Ils rentraient chez eux, s’ils survivaient, avec une langue qui les séparait à jamais de leur communauté.

Dans ce contexte, le multiculturalisme a servi d’outil pour légitimer et renforcer le Canada, tout en écrasant et en effaçant les Premiers Peuples.

C’est le genre de souvenirs sur lesquels, en tant que pays, nous préférons ne pas nous attarder. Dan George, chef autochtone et poète de renom, a réduit une foule de plus de 30 000 personnes au silence avec son déchirant discours «Lament for Confederation» [Lamentation sur la Confédération]. Il y pleurait la perte de son territoire et de son chez-soi, affirmant avoir vu sa «liberté disparaître comme le saumon qui prend mystérieusement le large. Les étranges coutumes de l’homme blanc, qui m’étaient incompréhensibles, se sont abattues sur moi jusqu’à l’asphyxie».

Les cinquante prochaines années devront être axées sur une revitalisation de la culture autochtone. Nous devons trouver un équilibre entre le style européen de démocratie parlementaire qui a cours au Canada et les formes de savoir des Premières Nations. Nous devons œuvrer à préserver le territoire de ce magnifique pays afin que dans sept générations, tel que l’enseignent les Anichinabés, nos descendants puissent vivre comme nous vivons, ou mieux.

Nous devons enseigner la véritable histoire du Canada, et travailler à rendre aux peuples autochtones les savoirs ancestraux qui leur ont été ravis.
 

 

Perspectives culturelles

 

multiculturalisme

© The Walrus Lab

 

«MES PARENTS SONT ARRIVÉS AU QUÉBEC de l’Italie du Nord en 1953. Je suis l’un des rares fils d’Italiens à avoir été envoyé à l’école francophone à Montréal, dans les années 1960 et 1970. À l’époque, les enfants italo-canadiens allaient à l’école anglaise, où il y avait une communauté italienne. Mais mes parents avaient des amis francophones qui leur avaient dit que ce serait mieux de nous inscrire à l’école en français, et c’est ce qu’ils ont fait. Maintenant, avec la Loi 101, les gens envoient leurs enfants à l’école francophone, mais à l’époque, c’était exceptionnel. Et chaque rentrée, quand l’enseignante nous demandait de nous présenter, j’avais des sueurs froides parce que je savais que dès que je dirais “Mauro”, tous les visages se tourneraient vers moi.»

Mauro Peressini, Gatineau, Québec

 

«MON FILS EST ACTUELLEMENT EN PROTECTION DE L’ENFANCE ici au Québec, et j’ai dû me battre pour qu’on l’amène à la mosquée que nous fréquentons. Je suis une musulmane soufie, et notre mosquée est située un peu loin de la résidence où vit mon fils. Sa travailleuse sociale en protection de la jeunesse affirme qu’il peut fréquenter des mosquées situées plus près de la résidence, mais elles appartiennent à d’autres confessions et tiennent seulement des prières à des moments où mon fils est à l’école, alors il ne peut pas y assister. C’est très frustrant. J’ai l’impression que dans n’importe quelle autre province, on m’aurait affecté un travailleur social ou un assistant musulman ou qui appartiendrait à ma culture.»

Aisha Thornton, Montréal, Québec

 

«JE SUIS NÉE ET J’AI GRANDI AU MAROC, mais je suis venue au Canada il y a sept ans en programme d’échange universitaire. Plusieurs membres de ma famille vivaient déjà ici, alors je savais que le Canada recevait des immigrants de toutes sortes d’origines, et c’est ce qui m’enthousiasmait. Lorsque j’ai déménagé au Canada, c’était évident pour moi que le Québec serait ma destination de choix, car je parle parfaitement le français, mais je m’y suis également installée précisément pour rencontrer des personnes issues de différentes cultures. C’est un pays d’immigration qui donne véritablement l’impression qu’ici, recevoir des gens de partout est une force.»

Ghizlaine Lahrougui, Montréal, Québec


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