Ma mère, son poids et moi

IStock Photographe : IStock Auteur : Coup de Pouce

Laurence est une jeune femme de 32 ans, plutôt grande et élancée, comme sa mère. À la voir, on ne se douterait pas qu'elle est complexée et souffre de ne pas être plus mince. Comme sa mère. «Ma mère a toujours été à 10 livres du bonheur. Elle n'a jamais été satisfaite de son poids, raconte Laurence. Pourtant, elle était et est toujours très mince!»

Malgré ses diètes à répétition et ses constantes critiques de son apparence, la mère de Laurence n'a jamais contraint ses filles à suivre ses régimes. En réalité, elle ne l'a pas fait concrètement, mais très probablement de façon indirecte. Notamment parce que les enfants sont de véritables éponges, qui absorbent davantage ce qu'ils voient que ce qu'on leur dit. «Mon père, ma soeur et moi mangions normalement, mais je voyais ma mère picorer dans son assiette et manger à peine», explique Laurence. Aujourd'hui, la jeune femme est complexée par son ventre «trop gros» et par ses fesses «capitonnées». Sa confiance en elle? En dents de scie. Surtout en ce qui a trait aux relations amoureuses. «Dès que je tombe en amour, je me mets au régime! Et si un homme me quitte, c'est invariablement parce que je suis trop grosse et pas assez jolie», déplore-t-elle.

Andrew Hill, professeur de psychologie médicale au Leeds Institute of Health Sciences, en Angleterre, confirme cette hypothèse. «Les filles, particulièrement, ont une propension à observer les autres filles et, bien sûr, leur mère», explique le spécialiste, qui publiait, en 1998, une recherche révélant que la mère jouait un rôle important dans la transmission à sa fille de valeurs culturelles concernant le poids, la forme et l'apparence. Il a été prouvé, notamment, que les filles de mères insatisfaites de leur poids et de leur apparence avaient plus de chances de s'astreindre à des régimes très tôt dans leur vie.  

Un impact indéniable... mais variable

Cela dit, la corrélation entre les comportements alimentaires d'une mère et ceux de ses enfants n'est pas simple. On ne reproduit pas systématiquement les mêmes attitudes et on n'y réagit pas toutes de la même manière. «Ma sœur, elle, vit très bien avec son poids et elle est plutôt bien dans sa peau», confie Laurence.

«L'impact des comportements alimentaires de la mère sur ses enfants dépend aussi de la personnalité de ces derniers», note Stéphanie Léonard, psychologue spécialisée dans les troubles de l'alimentation et les comportements alimentaires. «Chaque enfant peut réagir différemment selon qu'il est plus sensible, perfectionniste, etc.» Ainsi, un enfant pourra adopter des comportements opposés à ceux de sa mère.

C'est ce qu'a fait Suzanne, 44 ans. «Ma mère est décédée il y a quatre ans d'une crise cardiaque. Elle avait 62 ans et elle était obèse.» Diabète, maux de dos constants, épisodes boulimiques, piètre estime d'elle-même, Suzanne a enregistré tout ça pour finir par se dire qu'elle ne voulait pas lui ressembler. «Vers 12-13 ans, j'ai commencé à avoir un peu honte d'elle. Je trouvais qu'elle ne faisait aucun effort pour améliorer son sort. Je me suis dit que je ne serais pas comme elle, que je ferais attention à ma santé et à mon apparence. Je ne mangeais pas toujours de dessert, je finissais rarement mon assiette, mais, surtout, je faisais beaucoup de sport.»

De la même façon, un enfant pourra reproduire les comportements maternels, mais ne pas les vivre de la même manière. Gourmande et légèrement enveloppée, Joëlle, 37 ans, avoue qu'elle trouve un réconfort dans la nourriture. «Manger m'apaise et me fait du bien, dit-elle, sauf que je me sens systématiquement coupable si je mange trop ou si je consomme des aliments très caloriques.» Elle aimerait bien perdre les 25 livres qu'elle considère indésirables, mais elle a du mal à y parvenir.

Comme sa fille, la mère de Joëlle est un peu ronde. Elle est, elle aussi, incapable de résister à un gâteau au chocolat ou à un sac de croustilles. Seule différence, majeure: contrairement à Joëlle, elle vit très bien avec son corps. «À un moment donné, dit Joëlle, j'en ai voulu à ma mère de nous avoir tant encouragés à manger, de ne jamais nous avoir empêchés de grignoter, de nous avoir servi des desserts à tous les soupers...» Elle reconnaît toutefois que sa mère, qui ne cesse de lui répéter qu'elle est belle comme elle est, n'y est pour rien dans le malaise qu'elle ressent par rapport à son corps. «C'est de ma faute, je n'arrête pas de me comparer aux autres et de fantasmer sur le physique de Jennifer Aniston!» lance-t-elle, mi-sérieuse.

Florence, pour sa part, a pu compter sur un modèle maternel «quasi parfait», selon ses propres mots. Sa mère était bien dans sa peau et adepte d'une alimentation équilibrée sans pour autant être fanatique. «Les gâteries n'étaient pas interdites, bien au contraire!» lance-t-elle. Pourtant, malgré l'exemple de sa mère, elle a vécu un épisode trouble par rapport à son poids: dans la vingtaine, elle s'est mise à faire de plus en plus de sport... et à manger de moins en moins. Cela a duré environ cinq ans. À 5 pieds 5 pouces et 103 livres, avec deux heures de sport par jour et un régime d'à peine 1 000 calories, Florence croit avoir frôlé l'anorexie. «Très franchement, j'ignore la raison exacte de ce comportement, admet-elle. Rétrospectivement, je pense que je consommais énormément de magazines de mode et que je voulais ressembler à ces filles-là. Et comme j'avais du succès auprès des garçons, j'associais la minceur au fait d'être désirable.»

Heureusement, quand le pèse-personne a affiché 98 livres, un déclic s'est produit. «J'ai commencé à croire ma mère, qui me répétait que j'étais trop maigre, et j'ai recommencé peu à peu à manger normalement.» Selon Florence, cette dernière a certainement contribué par son exemple à l'aider à retrouver un rapport plus sain à son corps. «Si ma mère avait eu un comportement comme celui que j'ai eu pendant cinq ans, je ne m'en serais pas aussi bien tirée. Quand j'ai pris conscience que mon comportement n'était pas sain, j'ai repensé à moi, enfant, qui regardais ma mère à la sortie du bain, qui se promenait en sous-vêtements dans la maison, très à l'aise. Je me suis rappelé combien je la trouvais belle avec ses jolies courbes.»

D'autres sources d'influence

Si la mère est un modèle très important pour tout ce qui touche l'estime de soi, elle n'est toutefois pas le seul. L'entourage d'un enfant explique également comment se développera son rapport à son corps. «Très jeune, un enfant sera beaucoup influencé par sa mère, mais à mesure qu'il vieillira, les autres adultes de son entourage et ses amis gagneront de l'ascendant sur lui», rappelle Fannie Dagenais, nutrionniste et directrice d'ÉquiLibre, un organisme dont le but est de sensibiliser et de prévenir les troubles de l'alimentation.

Un coach de gymnastique qui insiste sur le fait d'être mince, une tante qui nous taquine à propos de nos «poignées d'amour», un autre enfant qui se moque de nos «grosses» fesses... «Les moqueries peuvent laisser des traces très profondes sur un enfant, insiste Fannie Dagenais. Elles peuvent sans aucun doute contribuer au développement de troubles de l'alimentation.» Et puis, il ne faut pas se leurrer: nous vivons dans un monde obsédé par la minceur et la beauté. Joëlle n'est pas la seule à envier les formes de Jennifer Aniston et de ses semblables. «On ne peut pas ne pas tenir compte de la pression sociale et de l'idéal de la beauté véhiculé dans les médias, affirme Andrew Hill. Un idéal dont le but n'est certainement pas de rendre les femmes satisfaites de leur corps!»

Comme mère, on a bien peu de contrôle sur l'image des actrices, chanteuses et mannequins qu'admirent nos filles. Par contre, on peut faire contrepoids en prenant nous-même nos distances par rapport à cette glorification de la minceur. «Si une femme a des comportements alimentaires troubles, elle ne pourra pas agir comme un filtre entre ses enfants et les messages que leur envoie la société, note Stéphanie Léonard. Il sera malaisé pour elle de dire à ses enfants de ne pas tenir compte de l'idéal de beauté si elle-même n'accepte pas son corps.»

Montrer l'exemple... du mieux qu'on peut

«C'est sûr qu'une mère bien dans sa peau, qui a un rapport sain avec son corps et la nourriture, c'est mieux, dit Howard Steiger, directeur du programme des troubles de l'alimentation à l'hôpital Douglas et coprésident de la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée, mais cela n'empêchera pas un enfant d'avoir des problèmes avec son poids et son image corporelle.» Il reste qu'on veut toutes être un bon exemple pour nos enfants.

Joëlle, maman de deux filles de 3 et 5 ans, craint de n'être pas le meilleur modèle qui soit. «Je me plains souvent que je suis trop grosse, que je n'ai rien à me mettre, que je ne suis pas belle, confie-t-elle. Je leur sers de bons repas, je pense, mais je grignote souvent et, évidemment, je ne peux leur refuser ce que je fais moi-même!»

Idéalement, on devrait éviter de formuler de tels commentaires face à nos enfants (et à soi-même!), mais Fannie Dagenais tient à déculpabiliser les mères. Selon elle, une femme qui vit des problèmes avec son poids ou son apparence n'est pas un mauvais exemple pour autant. «C'est pratiquement impossible d'avoir une bonne image corporelle tout le temps! insiste-t-elle. Par contre, il est essentiel de prendre conscience de l'impact que nos comportements peuvent avoir sur nos enfants.»

Si on veut leur inculquer de bonnes valeurs, on doit s'interroger sur les nôtres. Quelle importance accorde-t-on à l'apparence? Que signifie la minceur à nos yeux? Quelle définition donnerait-on à la santé? Ces questions nous amèneront probablement à réfléchir sur les valeurs que nous a transmises notre mère. «Même s'il n'est qu'un des aspects de la question, on doit comprendre le message qu'elle nous a passé quant à l'apparence et au poids, et décider si oui ou non on l'accepte, si on veut qu'il fasse partie de nos valeurs», ajoute Stéphanie Léonard.

«Ma mère cherchait constamment à plaire à mon père, et pour y arriver, elle croyait qu'elle devait être le plus mince possible et être toujours tirée à quatre épingles», se rappelle Laurence. La jeune femme n'a pas encore d'enfant, mais elle se promet de leur apprendre que l'amour n'a rien à avoir avec la minceur. Pour cela, elle devra cependant apprendre à être mieux dans sa peau. «J'y travaille!» lance-t-elle. Et rien n'empêche de verbaliser ce qu'on vit. Comme personne n'est parfait, Stéphanie Léonard croit qu'on peut exprimer nos difficultés devant nos enfants: «Maman a un peu de mal à toujours être positive, mais elle va faire un effort.»

Et bien manger dans tout ça?

Bien entendu, l'aspect nutrition joue aussi un rôle dans l'apprentissage de comportements alimentaires sains. Pour Suzanne, cela implique une certaine discipline. «En fait, je suis assez stricte avec ma fille de 13 ans, admet-elle. Il y a certains aliments qu'on ne retrouvera jamais chez nous, comme des croustilles, de la liqueur ou des gâteaux commerciaux.» Des aliments pas carrément interdits, mais dont Suzanne ne fait pas la promotion! De toute façon, comme le rappelle Fannie Dagenais, les aliments interdits deviennent souvent très alléchants pour les enfants. «Il faut aussi éviter de contrôler les portions et faire confiance à l'appétit des enfants, ajoute-t-elle. Ils savent quand ils ont faim et n'ont plus faim.»

Stéphanie Léonard suggère quant à elle de se servir du Guide alimentaire canadien. «C'est une bonne base, assure-t-elle. Mais on vise le ratio 80-20: 80 % d'aliments sains et nutritifs, et 20 % d'aliments moins bons pour la santé.» Une stratégie qui, selon elle, favorise une bonne relation, saine et souple, à la nourriture. Enfin, qu'on se le dise, «ce n'est que dans des cas extrêmes qu'on peut affirmer que les parents sont la cause directe des problèmes alimentaires ou d'image corporelle de leurs enfants, soutient Andrew Hill. Les parents font plutôt partie de la solution, et non du problème.»

Quelques chiffres

Les mères obèses ont 10 fois plus de chances que leur fille soit aussi obèse. Quant aux pères, ils ont 6 fois plus de chances que leur fils le soit. (Source: International Journal of Obesity, 2009)

Au Québec, un adulte sur deux fait de l'embonpoint ou est obèse. C'est le cas de plus d'hommes (60 %) que de femmes (40 %). Par contre, si 15 % des femmes se considèrent en excès de poids alors que leur poids est normal, c'est le cas de 4,7 % des hommes (Source: Enquête québécoise sur la santé de la population, 2008)

Au Québec, 34 % des adolescents et plus de 40 % des adolescentes sont insatisfaits de leur poids et de leur image corporelle. (Source: Conseil des ministres de l'éducation, 2003)

Au Canada, 56 % des femmes ayant un poids santé voudraient quand même perdre du poids. (Source: Ipsos Reid, 2008)

3 initiatives d'ici pour encourager une bonne image corporelle

1. La Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée

Adoptée en 2009 à l'instigation de Christine St-Pierre, ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, cette charte vise à réduire la pression médiatique menant à des comportements alimentaires malsains et à une minceur excessive. Près de 23 000 personnes et organisations l'ont signée. De plus, plusieurs entreprises, telles que Jacob, l'Association des annonceurs canadiens et certains magazines de mode, se sont engagés à adopter des mesures afin de véhiculer une image plus réaliste de la beauté.

2. La campagne Derrière le miroir 

Lancée par l'organisme ÉquiLibre, cette campagne vise à sensibiliser les jeunes, mais également les intervenants (professeurs, éducateurs, etc.), à de saines habitudes de vie ainsi qu'à l'irréalisme des diktats de la beauté. Ateliers, brochures, blogue, trousse d'intervention comptent parmi les outils proposés. Mais l'une des initiatives les plus originales est le concours «J'vote pour les tops» dans le cadre duquel les jeunes sont invités à voter pour une entreprise qui aura mis de l'avant des formats corporels diversifiés. La gagnante cette année: Lili-les-Bains, qui crée des maillots de taille 8 à 24, emploie des modèles de taille normale dans ses défilés et ne retouche aucune de ses photos.

3. Sensibiliser l'industrie du mannequinat

Selon Anorexie et boulimie Québec (ANEB), il y aurait une plus forte prévalence de troubles de l'alimentation dans l'industrie du mannequinat que dans la population en général. C'est pourquoi cet organisme a mis sur pied une campagne de sensibilisation auprès des acteurs de cette industrie en offrant, par exemple, une formation de deux heures dans les agences de mannequins du Québec. Le but: amener les agences à changer sensiblement leur façon de faire, par exemple en diffusant un message axé sur la santé et non sur la maigreur. Depuis mars 2012, quatre agences québécoises ont reçu cette formation. ANEB en a ciblé une quinzaine au total.

Pour aller plus loin

  • Comprendre et améliorer votre comportement alimentaire, par Daniel Rigaud, Oskar, 127 p., 2005, 19,95$.
  • Miroir, miroir... je n'aime pas mon corps! Le développement de l'image corporelle chez les enfants, les adolescents et les adultes, par Nadia Gagnier, La Presse, 140 p., 2007, 16,95$.
  • Comment aider votre fille à acquérir une image corporelle saine, Le Réseau canadien pour la santé des femmes.

 

À LIRE: Apparence et estime de soi: non à la quête de la perfection!

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