Psychologie

La fois où on m'a appris que j'avais le cancer

La fois où on m'a appris que j'avais le cancer

  Photographe : Marie-Eve Tremblay | Colagene.com

Psychologie

La fois où on m'a appris que j'avais le cancer

La gynécologue avait 
15 minutes de retard. Il faisait très chaud, et la salle d’attente débordait. Une dame a été appelée, enfin. Je me suis empressée de prendre sa chaise. 
Ça s’annonçait long.

Au cours des six derniers mois, j’avais eu des saignements très abondants lors de mes menstruations. Mon dernier test Pap, fait l’année précédente, n’avait rien indiqué d’anormal. J’avais googlé mes symptômes et je m’étais convaincue qu’il s’agissait d’un fibrome utérin. Rien de grave.

L’attente était étrangement silencieuse. À voir l’âge des patientes, j’en avais déduit que cette gynéco ne faisait pas beaucoup de suivis de grossesse. «C’est la meilleure de la région», m’avait rassurée mon médecin, trois mois auparavant.

Je me souviendrai toujours de ce long cri de désespoir, en provenance du cabinet du médecin, qui est venu briser le silence. Une femme en est ressortie, les larmes aux yeux, en se jetant dans les bras de son partenaire: «C’est un cancer!» 

Je suis venue seule.

Pour réduire mon stress, j’ai immédiatement sorti mon téléphone portable et commencé à faire des exercices de respiration avec mon application de cohérence cardiaque. Inspire, expire. Une autre femme pleure sa vie dans le bureau de la gynécologue. Inspire, expire. Elle sanglote. Inspire. Sa famille la réconforte. Expire.

On m’appelle.

Pendant l’examen gynécologique, j’ai gardé mon calme en comptant les mouchetures du plafond suspendu. La gynécologue m’a examinée rapidement. Accablée, elle m’a demandé: «Vous avez combien d’enfants, déjà? Sont-ils jeunes?»

C’est moi qui ai dit le gros mot: «C’est un cancer, donc. Est-il avancé?

— Ce n’est pas joli. Nous n’attendrons pas les résultats de la biopsie. La clinique de gynécooncologie de l’hôpital vous appellera dès demain. Ils vous proposeront un traitement. Vous serez entre de bonnes mains. Inspire, expire.

— Pouvez-vous me prescrire un truc pour dormir dans les prochains jours?

— Bien sûr.»


Pas une larme.
Je suis sortie seule dans le stationnement à la recherche d’un arbre, d’un banc, d’une chaîne de trottoir pour me poser et surmonter le choc. Tout se bousculait dans ma tête: «Qui s’occupera des enfants pendant mes traitements? Et si je meurs, suis-je encore assurée pour ma vie? Est- ce que j’annonce ma maladie à mon conjoint tout de suite? Suis-je en état de conduire? Qu’est-ce qu’on mangera ce soir? Comment allons-nous nous organiser avec la rentrée scolaire?»

Je me souviendrai toujours de ce stationnement délabré, où il m’était impossible de trouver un refuge pour m’effondrer. Je ne devais pas rester dans cet endroit décrépi et misérable. J’ai pris mon téléphone: «Chéri, j’ai le cancer. Ne t’inquiète pas, je peux conduire; on se rejoint au restaurant pour en parler.»

En soirée, j’ai demandé à mon conjoint de s’organiser avec sa propre peine et d’accueillir celle de nos filles. J’ai aussi prévenu mes parents de ne pas me montrer leur douleur ni leur inquiétude. Pour les prochains mois, je n’allais m’occuper de personne d’autre que moi. Une première dans ma vie.

J’ai pris un somnifère (une autre première) et j’ai dormi comme un bébé.

Les réactions à l’annonce d’un cancer peuvent être très différentes d’une personne à l’autre et sont influencées par plusieurs facteurs, comme l’avancement de la maladie, m’a expliqué Marie-Hélène Chayer, doctorante en psychologie, travaillant en oncologie au service de psychologie du CHUM.

«Certaines personnes se sentent comme paralysées. Leur monde s’écroule. Elles ont perdu leurs repères. D’autres n’y croient tout simplement pas, comme si c’était irréel, notamment quand l’état général de la personne est bon et qu’elle fonctionnait jusqu’alors normalement. D’autres se mettent rapidement en mode de combat: elles sont prêtes à mener la bataille et recherche des solutions. Certaines s’inquiètent plus pour leurs proches que pour elles-mêmes ou cherchent à comprendre pourquoi cela leur arrive à elles. Elles peuvent même en venir à se sentir responsables de leur cancer.»

Il n’y a pas de recette miracle: il faut se laisser le temps d’absorber le choc pour ensuite apprendre, à  son rythme, à composer avec le cancer dans sa vie. «Il ne faut surtout pas juger nos réactions ou nos émotions, poursuit la psychologue, mais être bienveillant avec soi-même, comme on le ferait avec un proche. Ne pas souffrir en silence. En parler avec de la famille, des amis, un groupe de soutien ou des professionnels. Et se faire accompagner par un proche, lors de nos rendez-vous, pour bien retenir toute l’information qui sera dite.»

Six semaines se sont écoulées entre le gros mot et le début de mes traitements. Six semaines où j’ai eu différentes réactions allant de la peur à l’acceptation. Heureusement, mon pronostic était bon, et mon réseau, d’un grand soutien. Le gros mot n’aura été qu’une expérience difficile qui aura apporté à notre famille un peu plus de sagesse.

Danielle Verville, mère de quatre filles, a eu un diagnostic de cancer du col de l’utérus à l’été 2016. En rémission, elle profite de chaque instant que la vie lui accorde.

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