Loisirs et culture

Médecine humanitaire: de l’Afghanistan au Nunavik

Médecine humanitaire: de l’Afghanistan au Nunavik

iStockphoto.com Photographe : iStockphoto.com Auteur : Coup de Pouce

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Médecine humanitaire: de l’Afghanistan au Nunavik

«Est-ce que votre travail à l'étranger a changé votre regard sur la santé d'ici?» Question posée par bien des journalistes à l'infirmière humanitaire que je suis, fraîchement débarquée d'Afghanistan, des côtes de l'Océan Indien ravagées par le tsunami ou de l'Afrique profonde. Après toutes ces expériences, comment mon regard pourrait-il être demeuré le même?

Je reviens d'un monde où la petite clinique du village est souvent le dernier recours, où les médicaments de base font cruellement défaut, où le mot «nosocomial» est absent du vocabulaire tant les infections et le manque d'hygiène sont omniprésents. Où ma peau blanche me donne des allures de magicienne, où le simple fait d'être venue de si loin pour aider est un baume au coeur des gens, où on baisse trop souvent les bras devant une maladie pourtant facilement soignable.

Et me voici dans un monde où les progrès de la médecine permettent d'étirer la vie, où l'escalade de la technologie n'a pas de limites, où l'on attend tout, y compris l'impossible, d'une médecine qui s'essouffle. Où les coûts faramineux des soins de santé grimpent d'année en année, où la critique est sur toutes les lèvres et la fatigue plein les bras.

Tout cela conditionne le regard, bien évidemment.

La super-médecine¿ est fatiguée!

Après plus de deux années dans le Grand Nord et à l'étranger, j'ai enfin remis les pieds dans un hôpital de Montréal. Me revoilà infirmière de département. Tournées matinales, tonnes de médicaments aux noms prometteurs. Je me suis retrouvée au coeur d'un grand ballet de médecins spécialistes, physiothérapeutes et autres «istes» et «eutes», où je devenais courroie de transmission entre un malade et un système de santé tentaculaire.

Est-ce le temps qui m'a permis de prendre du recul sur ce qui se passe chez moi, ou le contraste entre la médecine d'ici et celle d'ailleurs qui change mon regard? Je ne saurais dire. Reste que je vois les choses autrement aujourd'hui.

Mes collègues me semblent fatiguées. Les relations sont tendues dans l'équipe. Il manque encore une infirmière pour le quart du soir. Impossible de trouver une chambre simple pour Monsieur X, qui approche pourtant du Grand Départ. Et moi qui peine à trouver un  moment pour parler à sa famille.

Et si nous étions en train d'omettre le principal, tant nous sommes occupés à courir?

Le contact humain et les technologies

Oui, travailler là où il manque de tout, m'a fait retourner à l'essentiel. Et il est là, l'essentiel: dans le contact humain. Or je suis confrontée ici à une médecine qui se spécialise au détriment du temps passé avec l'autre. Qui prône l'usage de technologies nouvelles ultracoûteuses, mais sabre le côté humain des soins. Et si c'était plutôt l'écoute, le contact particulier, le mot approprié qui dans certains cas soignaient mieux ces malades?

S¿il arrivait que mon grand-père ait besoin de soins de pointe pour le traitement d'une pathologie rare, ou qu'un test diagnostique coûteux soit requis pour éliminer une maladie héréditaire chez ma soeur, je voudrais certainement le meilleur pour ceux que j'aime. Rien de plus normal, de plus humain. Mais est-ce là le meilleur choix social que l'on puisse faire? Pourquoi une machine à résonance magnétique de plus, alors que si peu est consacré à la prévention? Ne pourrions-nous pas nous offrir les deux?

Et si des considérations politiques, logistiques ou financières brouillaient notre sens des priorités?

Que dire aussi du développement parallèle des technologies utiles au maintien de la vie d'un côté, et des soins palliatifs de l'autre? La disponibilité d'une ingénierie de pointe, la peur de poursuites judiciaires, le désir bien normal de vouloir garantir les meilleurs soins à chaque individu poussent parfois notre médecine à s'acharner contre la mort. Acharnement thérapeutique en fin de vie. Or au même moment le tabou de la mort s'atténue et une conscience humaine incite l'avancée d'une médecine palliative qui toutefois réalise son oeuvre trop souvent dans l'ombre. Et si à tant vouloir empêcher les gens de mourir, on négligeait parfois l'importance de leur accorder un départ serein?

Notre médecine accomplit pourtant de grandes choses. On lui doit une longue espérance de vie. Les médicaments permettent de soigner bon nombre de pathologies infectieuses. Des maladies autrefois considérées incurables ou létales sont maintenant beaucoup mieux contrôlées, ou même traitées. Il ne faut pas lever le nez sur ce qui est positif dans cette médecine évoluant à la vitesse grand V. Seulement prendre un peu de recul, peut-être s'arrêter un moment pour regarder ce que nous sommes en train de faire.

Une médecine qui se déshumanise

N¿ayons pas peur des mots. La médecine se déshumanise: elle gagne en molécules pharmacologiques complexes, en stainless steel, en rayon X, en champs magnétiques, mais elle perd en contact de la peau, en chaleur humaine, en paroles, en regards aimants.

Cependant, il ne faudrait pas passer sous silence les gens extraordinaires qui oeuvrent dans ce grand manège. Gens de coeur qui savent défendre les intérêts de leurs patients, qui se défoncent corps et âme pour apporter quelque réconfort à ceux qui en ont besoin. Oui, les soignants ici et au loin, dans leur grande majorité, perpétuent encore et toujours de petits miracles dans un système qui leur en donne de moins en moins le loisir. Et continuent de croire non seulement en la science, mais en l'art de soigner.

«Vous qui coordonnez des équipes médicales parties aider les populations victimes de catastrophes naturelles, quel est votre premier mot pour eux à leur arrivée?», demandent encore les journalistes.

Ma réponse: Vous qui êtes venue sauver des vies, empêcher l'intolérable, protéger la veuve et l'orphelin, sachez que souvent, là ne sera pas votre rôle. Vous êtes avant tout ici pour soigner ces petits maux de tous les jours, pour montrer aux gens de ce pays que la planète se sent concernée par ce qui leur arrive, pour toucher, écouter et consoler. Pour assumer le côté humain de votre fonction de soignant. Pour être là.

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