Travail

Vivre la nuit

Vivre la nuit

  Photographe : Getty Images

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Vivre la nuit

Par choix ou par défaut, ils travaillent alors que tout le monde dort à poings fermés. Comment faire pour entretenir notre vie sociale quand on évolue dans un monde à part, en marge de la société? Confessions du quart de nuit.

Il est 19 h. Le réveil sonne. Catherine saute dans la douche, avale rapidement un café et file vers l'hôpital pour entamer son quart de travail. Depuis huit ans, l’infirmière vit à contre-courant: «J’ai d’abord choisi ce mode de vie pour gagner en expérience et en autonomie. La nuit, les effectifs sont réduits. J’ai donc appris rapidement à me débrouiller seule, à me faire confiance, à questionner mes collègues infirmiers en cas de doute... C’est parfait pour progresser. La relation avec les patients est différente aussi. On a plus de temps pour poser des questions et calmer les angoisses.»

 

MA VIE SOCIALE? QUELLE VIE SOCIALE?

Si le travail de nuit peut avoir des avantages considérables, il bouleverse aussi tous nos repères sociaux. Un souper improvisé entre amis? Un verre avec notre copine qui vient d’apprendre une mauvaise nouvelle? Impossible. La conciliation travail-vie personnelle devient un défi de tous les instants. Normal, nos disponibilités sont en décalage total avec celles de nos proches. 

«J’ai travaillé comme sous-titreuse pendant quelques mois, explique Annie, 44 ans. La journée de travail débutait à 16 h et se terminait à minuit. Je n’ai vu personne pendant cette période, ma vie sociale était au point mort! Je ne détestais pas le boulot en tant que tel, mais les horaires et le salaire... Ouf!» Les irréductibles aux horaires atypiques sont unanimes: des fêtes de famille et des soirées entre amis, ils en ont manqué des tonnes. Comme solution, ils tentent de créer de nouveaux rituels de rencontre, troquant les sempiternels soupers et apéros par des brunchs ou même des entraînements en plein air.

Depuis un an, Hugo travaille comme reporter web. Son horaire fluctue énormément, allant de la journée commençant à 5 h du matin aux éreintants quarts de nuit: «La job devient la priorité, explique le journaliste de 31 ans. Tu greffes les activités et les invitations ensuite, quand c’est possible. La vie culturelle change beaucoup aussi: il n’y a pas beaucoup de spectacles durant le jour! J’en vois moins, mais je me découvre des trucs avec le temps. Au lieu d’assister à des projections de film, par exemple, je demande des liens pour les écouter en ligne.»

 

UNE DEUXIÈME FAMILLE

Si la nuit complique nos amitiés en dehors du boulot, elle offre en revanche la possibilité de relations plus riches sur le lieu de travail: «Les effectifs sont réduits, le rythme moins frénétique, les équipes plus soudées, explique Catherine. On prend plus le temps de discuter, de se confier, de s’entraider. Comme je commence à l’heure où tous mes amis finissent, j’en profite souvent pour prendre mon premier café avec mes collègues. Un genre d’apéro à l’envers!»

Et les amours? Comment fait-on pour préserver la flamme et la complicité quand on croise l’être aimé entre deux quarts de travail?

«Ma copine a un horaire traditionnel et se couche assez tôt, raconte Hugo. Les premiers temps, on se croisait le matin, avant qu’elle ne parte travailler et je lui racontais des bribes de ma journée aux petites heures de la nuit. Elle est vite devenue épuisée! Elle comprend ma situation, mais les horaires atypiques restent durs sur le couple.»

Un comptable pendant la saison des impôts, un professeur en fin d’année, des policiers les jours fériés... Selon la psychothérapeute et sexologue Sylvie Lavallée, c’est d’abord le travail qui conditionne notre vie: «Les horaires atypiques créent une intimité fragmentée. On évite certains irritants du quotidien en n’étant pas toujours scotchés l’un sur l’autre, mais il est important de prévoir des moments à l’agenda pour se retrouver à deux. Si l’on veut prioriser notre couple, il faut accepter qu’on ne sera pas de toutes les invitations.»

Et les célibataires... doivent-ils tout miser sur les rencontres à la machine à café? Pas nécessairement, à la condition de bien planifier! «Quand on est décalé, on ne peut pas se fier au hasard pour rencontrer des gens et meubler nos temps libres, dit Sylvie Lavallée. Un congé se profile à l’horizon? On en parle ouvertement dans nos réseaux sociaux: “On fait quoi de bon le week-end prochain, à Montréal? Y a-t-il un nouveau restaurant à essayer?”»

 

PRÈS D’UN PARENT SUR CINQ

Au Québec, environ 30 % des pères et des mères salariés ayant de jeunes enfants ont un horaire de travail atypique. Ces parents aux horaires irréguliers – de soir, de nuit ou de fin de semaine – doivent bien souvent composer avec des écoles et des services (garde, santé, finances, secteur public) qui fonctionnent selon des horaires traditionnels. De quoi compliquer la conciliation travail-famille. Et c’est davantage problématique pour les parents qui occupent un emploi moins bien rémunéré et ne peuvent donc se permettre de s’absenter. Bienheureux ceux pouvant compter sur un partenaire en mesure de voir aux obligations familiales! 

Malgré ces aléas, les adeptes de l’horaire hors norme estiment avoir plus de temps à consacrer à leur progéniture pendant la semaine. C’est le cas de Therry, qui chérit les longues soirées passées avec ses bambins; luxe que les parents faisant du 9 à 5 n’ont pas toujours, selon elle. «Je vais les chercher tôt à la garderie et j’ai ensuite le temps de jouer, de faire le souper, de donner le bain et de les coucher, explique l’infirmière. Quand ils seront plus vieux, je serai aussi présente pour les devoirs.» En contrepartie, la maman avoue que les quarts de nuit effectués la fin de semaine sont plus difficiles. «Je manque certaines activités et je dors parfois ailleurs qu’à la maison, parce que je ne peux pas demander à mes enfants de demeurer silencieux toute la journée», dit-elle.

 

S.O.S. FATIGUE

Depuis des années, la psychologue et professeure Annie Vallières s’intéresse aux travailleurs de nuit. Avec son équipe, elle en a rencontré une centaine pour mieux comprendre leur réalité et évaluer les conséquences sociales et psychologiques de leur mode de vie. Si environ 45 % d’entre eux se disaient satisfaits de leur situation, tous les autres déploraient de ne pas arriver à obtenir une nuit aussi longue et réparatrice que les gens qui travaillent de jour.

Ses travaux ont montré que presque 50 % des travailleurs de nuit souffrent de troubles du sommeil, mais que très peu d’entre eux reçoivent de l’aide: «Travailler de nuit, c’est très difficile et ça a de nombreuses conséquences, explique Annie Vallières. Ça joue sur l’anxiété et l’humeur. C’est associé à plein de problèmes de santé physique.» Pour améliorer le sommeil diurne, la chercheuse conseille de se plonger plusieurs heures dans l’obscurité totale pour habituer le corps à dormir pendant cette période et de ne pas prendre rendez-vous en plein milieu du bloc de sommeil... comme on ne couperait pas notre nuit pour aller chez le dentiste à 2 h du matin! Si l’on est en meilleure forme, il sera ensuite plus facile de garder une vie personnelle harmonieuse... entre deux nuits blanches!

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