Obsédée par le travail?

istockphoto.com Photographe : istockphoto.com Auteur : Coup de Pouce

Caroline, 42 ans, enseigne le français dans une école secondaire. Depuis la fin de ses études, tout son univers tourne autour du travail. «J'apporte du boulot à la maison tous les jours, même pendant mes vacances, en plus de rester à l'école deux soirs par semaine pour terminer ou préparer des trucs. Pendant ma douche du matin, je songe déjà aux photocopies que je dois faire ou à l'agenda d'un élève qu'il me faut signer. Je joue avec mes enfants en corrigeant des copies et, quand je passe une soirée en couple, il n'est pas rare que j'interrompe un film pour m'acquitter d'une tâche importante qui m'avait échappé. Bref, je pense et je parle toujours de l'école. C'est plus fort que moi, je ne décroche jamais!»

Les raisons qui nous poussent à surinvestir un emploi peuvent être fort différentes d'une personne à l'autre. Les principaux facteurs en jeu: la personnalité, l'ampleur de la tâche et l'ambiance au travail. Et, selon chacun, l'obsession pour le travail peut être vécue sur un mode positif ou de façon négative. Mais, que notre relation excessive avec le boulot soit ressentie comme un plaisir ou comme une obligation, le risque est bien réel de s'oublier ou d'y laisser sa santé, physique ou mentale.

Des personnalités à risque

Facilement reconnaissable, l'obsédée du boulot travaille de très longues heures, rapporte du travail à la maison, ouvre ses dossiers pendant ses vacances, prend ses courriels et appels téléphoniques à toute heure du jour. Le travail est une drogue dont elle ne peut se passer! Lorsqu'elle s'arrête, elle se retrouve en manque et vit un sevrage difficile. Mais on ne le fait pas toutes pour les mêmes raisons. Quelques personnalités types.

 

La passionnée

Elle se plonge dans son travail et ne voit plus le temps passer, ni les gens autour d'elle. Il n'y a que la faim ou la fatigue pour la ramener à l'ordre. Cela dit, elle sait décrocher et s'arrêter quand il le faut. Elle se jette avec autant de passion dans toutes ses autres activités. Sa passion lui donne de l'énergie et est très bénéfique pour sa famille, qui constate qu'il est possible d'être heureux au travail. Cependant, il se peut que, par ambition, elle soit prête à sacrifier sa vie personnelle. Tant qu'elle n'aura pas atteint son but, le travail sera toute sa vie.

Dominique, 45 ans, propriétaire d'une prématernelle et d'une crémerie, en est un bel exemple. Elle a longtemps mené deux vies professionnelles de front, tout en étant mère de trois jeunes enfants. «J'ai pris une année sabbatique pour démarrer mon projet de prématernelle, puis je suis retournée travailler comme enseignante au primaire. Dès 6 h le matin, je gérais les modifications de parcours et les problèmes mécaniques du petit autobus de ma prématernelle. Ensuite, j'allais travailler à l'école et je revenais dîner à la maison avec mes enfants. Entre 15 h à 19 h, je m'impliquais dans leurs activités parascolaires et je siégeais sur différents conseils d'administration de leurs équipes sportives. En soirée, je planifiais ma classe du lendemain et j'allais faire un tour à la prématernelle pour faire la comptabilité ou repeindre une clôture. Au bout d'un certain temps, mon conjoint n'a plus voulu suivre le rythme. Comme je voulais me réaliser pleinement et aller au bout de mon projet, nous nous sommes quittés. Aujourd'hui, le projet roule tout seul et je n'ai plus besoin de travailler autant. Et j'ai rencontré quelqu'un.»

La boulot-dépendante

Pour elle, travailler la valorise. C'est pourquoi, sans nécessairement travailler trop, elle y pense tout le temps. Elle travaille pour soulager sa conscience, parce que ses valeurs l'y poussent (il faut mériter sa paie, travailler fort pour ne pas perdre son emploi...) ou parce qu'un besoin intérieur (besoin de reconnaissance, soif d'acceptation, etc.) la pousse à le faire. Résultat: quand elle ne travaille pas, elle culpabilise et se sent mal.

«Chaque année, raconte Caroline, je vais voir mon médecin aux alentours du 24 juin pour une maladie ou un malaise quelconque. Il me demande alors si je suis enseignante et me rassure en me disant que je ne suis pas la seule, que ça passera fort probablement après la première semaine de juillet. Pour éviter de ressentir ce grand vide intérieur annuel, je dois réaliser un gros projet comme un voyage ou des rénovations et ce, dès le 23 juin! Après, je peux réduire la cadence et me reposer un peu.»

L'insécure

L'obsession du travail peut aussi découler d'un manque de confiance en soi. Quand les échéances approchent ou qu'elle doit accomplir une nouvelle tâche, l'insécure devient anxieuse et sa pensée va dans tous les sens, ce qui la pousse à la procrastination et la rend moins efficace. En même temps, elle aime le contrôle, vérifie tout, ne fait pas facilement confiance aux autres et ne délègue pas beaucoup.

Un cocktail explosif qui a permis de découvrir un problème plus profond chez Mélanie, 34 ans, éducatrice en garderie, chez qui, après une dépression et une thérapie, on a diagnostiqué anxiété généralisée avec trouble d'adaptation. «J'ai toujours aimé plaire et eu beaucoup de difficulté à dire non, raconte-t-elle. Je suis très perfectionniste. J'aime être en contrôle. Je prépare mes journées avec les enfants trois mois à l'avance. Avant ma dépression, je prenais tout sur mes épaules et je pensais tout le temps à la garderie. Si la directrice parlait à un parent ou à une autre éducatrice, je me disais immédiatement que j'avais fait quelque chose de pas correct. J'allais travailler avec de gros maux de ventre. Je ne manquais jamais le travail, convaincue que la garderie ne pouvait pas se passer de moi!»

C'est la faute au boulot!

Au-delà des types de personnalités, il y a aussi le climat au travail et le type d'emploi qu'on occupe. Certaines carrières exigent un dévouement complet de plusieurs jours, voire des semaines. Qu'on pense aux policiers, aux médecins, aux infirmières, aux écrivains ou aux comédiens. Il est possible, également, qu'on ait tout simplement trop de travail et qu'on n'arrive pas à tout faire dans les heures réglementaires. Coupures budgétaires, rationalisation, patron optimiste qui croit que tout se fait en cinq minutes... Dans la conjoncture actuelle, il est assez fréquent que les employés se retrouvent forcés d'allonger leurs journées ou de partir à la maison avec des dossiers ou leur portable pour arriver dans les délais. Que ces heures supplémentaires soient rémunérées (les meilleurs cas) ou pas, il reste qu'on a vite l'impression de ne faire que travailler...

Autres raisons de se prendre la tête avec le boulot en dehors des heures de travail: les conflits entre collègues ou avec la direction, un patron incompétent ou la crainte de coupures de postes, qui font qu'on n'éteint jamais complètement la radio «boulot», au point que certains en perdent parfois le sommeil. C'est ainsi que des employés qui entretiennent une relation plutôt saine avec leur boulot se retrouvent au bord du précipice.

C'est ce qui est arrivé à Nathalie, 47 ans, qui contrôlait la qualité des aliments pour une grande entreprise en alimentation. Impuissante devant les pressions de son employeur pour expédier des lots de nourriture qui ne respectaient pas les normes de qualité, elle a craqué. «Le burn-out vient souvent d'un sentiment d'incompétence, commente Julie Pelletier. Être toujours débordée, ne pas respecter ses valeurs, ne jamais réussir à atteindre ses objectifs, c'est dévalorisant. Cela amène des problèmes d'estime de soi.»

Attention, danger!

Pour Martin Courcy, psychologue spécialisé en psychologie du travail et des organisations, le travail n'a jamais tué personne. «Trop travailler, ce n'est pas quelque chose de mauvais en soi. Mais ne pas être capable d'arrêter ou de décrocher mentalement, c'est beaucoup plus néfaste. C'est un problème d'être incapable de remettre certaines choses au lendemain. La preuve que c'est possible, il y a des gens qui ne font que ça!» ironise-t-il.

S'investir à fond dans le travail n'est pas nécessairement pathologique, confirme la psychologue Julie Pelletier. «Une femme performante ou ambitieuse peut décider de se vouer corps et âme au travail pendant deux ans pour monter sa clientèle ou s'exiler à l'étranger et apprendre une nouvelle langue, sans que cela fasse problème. Il s'agit alors d'un choix de vie personnelle temporaire tout à fait acceptable.»

Comment savoir, alors, si on met en péril notre santé physique et mentale? «Tout est dans la capacité à passer à autre chose quand il le faut», répond Martin Courcy. En effet, peu importe les raisons qui font que le travail envahit notre univers, il faut apprendre à faire une coupure entre notre emploi et les autres sphères de notre vie. Pour maintenir un équilibre psychologique, l'être humain doit répondre à plusieurs besoins. «Prenons la célèbre pyramide des besoins de Maslow, suggère Julie Pelletier. À la base, nous avons les besoins physiologiques comme manger, boire ou dormir et ceux de sécurité que procure un bon emploi. Mais on a aussi tous les autres besoins d'appartenance et de reconnaissance qui viennent avec l'amitié, l'amour, l'intimité et la famille. Le travail n'est qu'un volet de la vie. Si on verse dans l'excès, tôt ou tard cela va nous rattraper.»

Catherine Privé est présidente et chef de la direction chez Alia Conseil, une firme spécialisée en management et développement organisationnel. Elle a toujours porté une attention particulière à la mobilisation du personnel et sait que ceux qui ne vivent que pour le travail laissent certains signes. «Ils peuvent être irritables, axés uniquement sur la tâche au détriment de l'aspect humain, ne font plus confiance aux autres, s'isolent, dorment mal, perdent leur motivation, disent souvent: "Laisse tomber, je vais le faire", voient leur rendement diminuer ou sont connectés à leur travail en tout temps, via le courriel ou le téléphone.»

Des signes de surmenage, Hélène, 49 ans, en a eu plus d'un avant de vivre un épuisement professionnel. Célibataire sans enfant, le travail était toute sa vie. La politique, un milieu exigeant et impitoyable, lui a longtemps servi d'excuse pour justifier ses excès de travail. «J'avais toujours de bonnes raisons pour travailler. Je me croyais indispensable, parce qu'il n'y avait que moi qui travaillais assez vite et assez bien pour faire tout le boulot. Je n'étais pas capable de prendre une journée de congé sans me sentir coupable. Si je partais en vacances, j'étais convaincue que le gouvernement allait tomber! On me disait que j'étais bonne, capable et efficace, ce qui nourrissait mon besoin de reconnaissance. Ma collègue de travail avait un enfant qui avait une tumeur au cerveau. J'assumais donc sa charge de travail et la mienne. Et quand j'étais fatiguée, j'entendais une petite voix intérieure me dire qu'en comparaison, j'étais bien chanceuse!»

Mais quand sait-on qu'on a basculé, qu'il ne s'agit plus de passion pour ce qu'on fait? «Quand tu arrêtes de te regarder aller et que tu te sens indispensable, répond spontanément Hélène. J'avais perdu le contrôle et je n'avais plus d'énergie pour rien! Je ne distinguais plus les petits problèmes des gros!»

Des pistes pour décrocher

Bref, s'il n'y a pas de mal à se donner à fond à son travail quand la situation l'exige, il est tout de même essentiel d'apprendre à déconnecter du travail si on veut recharger nos batteries! Chaque personne a ses petits trucs pour décrocher du boulot. Voici quelques stratégies payantes.

  • Adopter de saines habitudes de vie. Faire une activité physique et adopter une saine alimentation: cuisiner, faire de l'aqua-forme, du jogging, marcher, aller au spa ou se faire masser. Pour abattre autant d'ouvrage, Dominique avoue méditer quotidiennement et dormir du sommeil du juste. «J'ai surtout appris à faire les lâcher-prise nécessaires dans ma vie. Quand je fais quelque chose, je m'investis complètement. Par exemple, quand j'entraîne l'équipe de baseball de mon garçon, je ne pense à rien d'autre. Surtout pas à mon travail!»

  • Reconnaître ses limites. Depuis sa dépression, Mélanie dit être mieux outillée pour reconnaître ses limites et décoder les signes que lui donne son corps. «Aujourd'hui, quand j'ai mal au ventre ou que je cumule les rhumes, je ralentis.»

  • Faire de la place aux émotions dans sa vie. Développer des relations signifiantes avec un conjoint ou des amies, se confier à quelqu'un, se permettre de pleurer ou adopter un animal de compagnie.

  • Stimuler son esprit. Se vider l'esprit en le remplissant avec autre chose: lire des romans, faire des mots croisés, jouer au sudoku, aux échecs ou peindre. On peut aussi s'inscrire à des cours ou lire des livres inspirants.

  • Passer du temps en famille. Sortir en tête à tête avec son conjoint, aller visiter ses parents, se créer des souvenirs heureux avec les enfants, partir en voyage.

  • Rire plus souvent. S'entourer d'humour, voir le drôle dans toutes les situations, sourire et voir la vie d'un oeil positif.

 

Pour poursuivre notre réflexion

  • L'Intelligence émotionnelle au travail, par Hendrie Weisinger, Transcontinental, 2005, 227 p., 29,95$.
  • Ne vous noyez pas dans un verre d'eau... au travail, par Richard Carlson, J'ai lu, 2003, 245 p. 11,95$.
  • Le Burn-out. Comprendre et vaincre l'épuisement professionnel, par Suzanne Peters et Patrick Mesters, Marabout, 2008, 348 p., 11,95$.

 

À DÉCOUVRIR: 10 trucs pour mieux gérer son temps au travail

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