Travail

Femmes et agricultrices: un autre bonheur

Femmes et agricultrices: un autre bonheur

Marc-Antoine Charlebois Photographe : Marc-Antoine Charlebois Auteur : Coup de Pouce

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Femmes et agricultrices: un autre bonheur

Elles sont femmes d’affaires, travaillent la terre, élèvent des moutons, font pousser des légumes, et s’occupent des enfants. Pour ces trois agricultrices, la ferme, la famille et la vie, ça va de soi!

Julie Lefort, 25 ans
Les Serres Lefort, Sainte-Clothilde

 

Quand on se montre impressionné du fait qu'à son âge, Julie Lefort soit déjà la maman de trois jeunes enfants, elle répond à la blague qu'elle et son conjoint ont triché: les deux derniers sont jumeaux! De toute manière, elle a une centaine d'employés étrangers qu'elle considère comme sa famille!

À quatre ans, lorsque ses parents ont divorcé, Julie a quitté les serres pour aller vivre avec sa mère et ses deux frères, mais elle revenait passer ses étés à la ferme. «À l'adolescence, j'étais contre les serres, contre les légumes, contre mon père... si bien que je suis allée travailler ailleurs. J'ai pratiqué différents métiers d'étudiants. Mais je n'étais nulle part aussi bien que sur la ferme. J'essayais de fuir ce que je portais en moi. J'ai mis un certain temps à l'admettre.»

Après sa crise d'adolescence, Julie est allée étudier à l'Institut de technologie agro-alimentaire de Saint- Hyacinthe pour pouvoir s'investir plus sérieusement au sein des quatre divisions, soit les transplants destinés aux producteurs en champ (la première et principale activité des Serres Lefort), qui comprennent tous les légumes (sauf les carottes et les pommes de terre, des légumes qui ne se transplantent pas), la laitue hydroponique en bassin, les poivrons de couleur et, depuis 2012, le «bébé» de Julie, les légumes bio. Ainsi, depuis le printemps 2013 et beaucoup grâce à cette jeune Québécoise, les grandes chaînes d'alimentation sont en mesure de nous offrir les premiers poivrons bio cultivés en serre d'ici.

Quand elle a accouché des jumeaux et qu'elle a dû confier son bio à quelqu'un d'autre, elle a compris qu'il n'a pas toujours dû être facile pour ses parents de lui accorder leur confiance. «Ils m'ont laissée prendre des décisions, même quand ils voyaient très bien que j'allais me planter. Ça demande un grand détachement de leur part, surtout lorsque, comme eux, tu as tout bâti toi-même. Et ils m'ont toujours soutenue.»

Les Serres Lefort sont bien connues du milieu agricole pour leurs plants de légumes: quelque 65% des transplants au Québec proviennent de leurs serres. Leurs clients sont parmi les plus gros producteurs maraîchers de la province, et c'est avec Julie qu'ils doivent désormais traiter. «J'en ai vu, des clients mécontents. Ils sont plus d'un à avoir téléphoné directement à mon père, après avoir considéré que ce que je leur proposais n'était pas satisfaisant. Certains me parlaient comme on parle à une enfant. Je le sais, j'ai une voix jeune, je ne m'exprime pas comme une femme d'affaires, et certains me voient comme une petite blondinette. Ce n'est pas seulement d'être une femme qui me fait de l'ombre, c'est surtout d'être une jeune femme! On dirait que c'est impardonnable!»

Julie a joint les rangs de l'entreprise, à titre de diplômée, en 2009. Tout de la ferme lui est maintenant familier: la culture et la bioculture, l'emballage et son design, la gestion de la maind'oeuvre, les ventes, le marketing, l'optimisation des tâches, la recherche et le développement. Aussi, lorsqu'un client légèrement irrité lui dit: «Passe-moi ton père», le PDG fondateur n'hésite pas à retourner les clients vers son experte. Il a peut-être raison, puisque le chiffre d'affaires de l'entreprise a doublé depuis 2011.

Pascale Coutu, 46 ans
La Courgerie, Sainte-Élisabeth

 

Depuis qu'elle est petite, Pascale Coutu aime les gens, et les gens l'aiment! Aussi, lorsqu'elle s'est dirigée vers des études en tourisme, dans la jeune vingtaine, personne n'a été surpris.

Lorsque ses parents ont annoncé leur désir de vendre la ferme laitière sur laquelle elle avait grandi, ni son frère ébéniste ni sa soeur vétérinaire n'avaient d'intérêt. Elle, la petite dernière, qui s'y était mariée deux ans plus tôt sous un grand chapiteau blanc, n'avait jamais envisagé la chose. Expliquer comment Pascale et son mari, Pierre Tremblay, un directeur en ressources humaines dans le monde municipal, sont devenus propriétaires en 2003 de la ferme des Coutu et y ont fait pousser 100 000 citrouilles sur 20 hectares tient du roman. «Va voir la fille à André, disait-on au village. Elle est rendue folle! C'est orange à'grandeur!» Pascale avait choisi comme objet de sa folie la courge, d'abord et avant tout parce qu'elle en aimait les formes et les couleurs!

Pascale Coutu, toute sa vie première de classe, se raconte comme si elle avait la tête en l'air, mais au fond, elle a toujours bien accompli ses devoirs. Les plans étaient tirés et les contrats, signés; elle allait vendre ses citrouilles aux Américains. Puis sont survenus les événements du 11 septembre. Cette année-là, les transactions maraîchères hors frontières se sont tues. Et la belle s'est retrouvée avec 80 000 courges, potirons et autres cucurbitacées sur les bras. «On était dans la bouette, on n'avait pas de toilette... Mais on n'avait pas le choix. On a mis nos beaux habits, et j'ai ouvert les portes au public!»

Les gens ont aimé. L'année suivante, Pascale a fait un peu de publicité. En 2003, au moment d'acheter officiellement la ferme, elle avait en main un plan d'affaires - et l'intention d'ajouter l'agrotourisme à son arc. Elle avait des installations sanitaires, un sol en gravier, et elle a reçu la visite comme une fille qui s'y connaît en tourisme! «On a eu 10 000 personnes en 8 semaines!»

Aujourd'hui, Pascale cultive entre 300 et 400 variétés de courges et de cucurbitacées. Et les gens viennent de partout pour visiter l'objet de sa passion. «On a eu le goût du risque, on a mis la maison en jeu plus d'une fois pour une poignée de graines! Acheter de la semence en Europe ou aux États- Unis, par exemple, coûte une petite fortune!»

Pascale a roulé sa bosse seule, s'occupant des champs et des visiteurs, avant que Pierre quitte son emploi pour la rejoindre à La Courgerie. «Il est maître de la cuisine pour les petits pots qu'on met en marché. Moi, j'ai le flair et les idées, mais lui, il a le doigté! Mon royaume demeure la terre. Il est certain que le sarclage, c'est moins drôle, mais être aux champs, ça me "grounde" énormément. Oui, certaines courges pèsent une trentaine de kilos, mais je le prends comme un workout! J'ai développé des astuces, et je peux dire humblement qu'aux champs, je suis mon meilleur homme!»

Desneiges Pépin, 55 ans
Bergerie des Neiges, Saint-Ambroise-de-Kildare

 

 

Un soir de mai où des confrères finissants en droit partaient fêter, Desneiges Pépin a répondu à l'un d'entre eux qui lui demandait pourquoi elle ne venait pas: «Parce que moi, je ne fais que commencer. » Desneiges savait qu'elle ne voulait pas pratiquer le droit. «Ma mère a souffert d'un cancer du sein dès l'âge de 34 ans. Elle m'a enseigné que la vie pouvait nous être retirée n'importe quand. Je connais l'importance de suivre mon instinct: le droit, c'était pour me prouver quelque chose, mais ma passion, c'est la terre.»

C'est peut-être son amour du tricot qui lui a valu d'acheter ses 11 premières brebis. C'était avant de savoir qu'au Québec, la qualité de la laine n'est pas tellement prisée et que c'est pour la viande qu'on élève les moutons! Pendant que son homme enseignait la musique, elle s'occupait de sa ferme. Ils y ont élevé trois fils, Johann, Vladimir et Ludovik. C'est le p'tit dernier qui attrapé la piqûre.

Desneiges n'hésite pas à dire combien, en près de 30 ans, la ferme lui a servi d'enseignement. Dans les moments durs de sa vie, se retrouver parmi ses brebis lui a toujours apporté un grand sentiment de sérénité. «Dernièrement, j'ai offert à ma bru, qui hésite à laisser sa petite à la garderie, de la garder. Elle m'a demandé comment j'allais faire avec la ferme. J'ai élevé trois garçons sur cette ferme! Pour moi, il s'agit d'une solution tout organique. Les animaux, la terre, la famille... ça va ensemble!»

N'empêche, Desneiges a évolué dans un monde d'hommes. Première femme à siéger au Conseil exécutif provincial de l'UPA pendant cinq ans. Première femme à présider la Fédération des producteurs d'agneau du Québec pendant sept ans. «À une certaine époque, je gérais une table de 12 fermiers, dont certains pour qui le meilleur moyen de se faire entendre était de parler fort. J'ai parfois dû mettre mon poing sur la table.» Desneiges observe certains changements, mais l'agriculture demeure majoritairement un monde d'hommes.

Desneiges et son conjoint Pierre, aujourd'hui associés à leur fils Ludovic, s'occupent encore d'un troupeau de 275 brebis. Mais la famille a vécu de dures années. «Quand le cheptel québécois a connu la maladie de la tremblante, en 2001, on a dû éliminer nos 400 brebis et repartir à zéro. Ç'a été très dur; je les avais toutes mises au monde... et j'ai dû leur enlever la vie.» Ensuite, ce fut au tour de leur aîné, Johann. Maladie grave, deux années de souffrances. Le jeune trentenaire est décédé l'an dernier, laissant derrière la petite Ali, qui vient d'avoir trois ans. Avec Mégane, la fille de Vladimir, Desneiges a deux petites à qui enseigner le tricot. Et peut-être saura-t-elle aussi, qui sait, transmettre à nouveau le bonheur de vivre sur une ferme.

La passion se transmet...

Desneiges Pépin. Ludovic a 26 ans. Lorsque son frère Johann est tombé malade et que les parents étaient accaparés jour et nuit, il a su prendre les rênes et donner cours à sa passion. L'an dernier, il participait à L'amour est dans le pré, sur V. Il y a rencontré Fidgie, une future enseignante au primaire pour qui la ferme est d'un grand intérêt. Ensemble, ils ont mis sur pied les Fermiers du vendredi, une classe éducative pour les 8-12 ans qui pourrait bien faire des petits.

Julie Lefort. Julie a un frère aîné, et un plus jeune; aucun des deux n'a montré d'intérêt pour la ferme. «J'ai toujours eu l'impression que c'était moins avantageux pour mon père d'avoir une fille plutôt qu'un gars pour prendre la relève. Enceinte, quand j'ai dû prendre un congé de deux mois, je lui en ai parlé. «Papa, aurais-tu aimé mieux avoir tes fils plutôt que moi?» Mon père m'a assuré que jamais une telle idée n'avait traversé son esprit. «Ne pense plus à ça et va accoucher en paix», a-t-il lancé à sa fille. Aujourd'hui, les trois petits gambadent parmi les salades. La relève, il faut lui laisser de la place. Il faut encourager un juste équilibre entre les qualités de tête et de coeur. Mes parents ont fait ça pour moi.»

Pascale Coutu. Les Coutu-Tremblay, aidés de leurs parents, ont fait la classe à leur fils François, qui a maintenant 12 ans. «Sur la ferme, outre les matières à l'étude, le mot d'ordre était: on cuisine, on jardine, on joue dehors. Dans les journées familiales, il seconde son grand-père pour les visites guidées et s'occupe du bar à jus de melonade. C'est un artiste, intéressé par la musique. «Une route qui pourrait bien le mener sur une ferme», dit sa mère avec un clin d'oeil. Qui sait?

 

 

 

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