Psychologie

Quand la peur nous mine l'existence

istockphoto.com Auteur : Coup de Pouce Crédits : istockphoto.com

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Quand la peur nous mine l'existence

Martine a le vertige, Caroline a la phobie des araignées et Julie a peur du noir. Fâcheux, mais elles peuvent toujours, respectivement, éviter les hauteurs, fuir les araignées et installer des veilleuses. Josée, elle, a peur de la mort... Une peur tenace qu'elle porte en elle, qui mine ses gestes et ses pensées, qui l'angoisse et la tenaille au quotidien.. Pour elle, malheureusement, il n'y a pas de fuite possible. Que peut-elle faire?

Les peurs existentielles

En psychologie, on reconnaît quatre réalités incontournables: la mort, la solitude, la liberté et la fatalité. C'est d'elles que découlent les peurs dites existentielles. Comme ces réalités ont en commun que personne n'y échappe, en principe, tout le monde peut en souffrir. Les peurs reliées à l'existence sont présentes en nous tous de façon latente (on en est plus ou moins conscients) et peuvent se manifester avec acuité à tout moment. Or, ce n'est pas le cas. Qu'est-ce qui fait que l'un développe une peur existentielle et l'autre pas? Les experts interrogés s'entendent pour dire qu'il n'y a pas de personnalités davantage à risque. Tout au plus, des fragilités, des histoires d'enfance ou des blessures psychologiques non guéries.

«Ce qu'on appelle une peur existentielle concerne toujours une réalité incontournable et la seule solution, c'est apprendre à y faire face», note Marc-Simon Drouin, psychologue-clinicien et directeur de l'Unité de psychologie de l'UQAM. Le dialogue, la thérapie, la lecture, la réflexion, la philosophie, la musique, la pratique de l'art sont toutes des façons qui permettent de retourner en soi, de se connecter tout en apprivoisant, tranquillement, ces peurs immuables.


 

Voici l'histoire de quatre personnes qui ont dû négocier, directement ou indirectement, avec certaines de ces peurs qui nous pourrissent l'existence.

Notre mort... et celle des autres

Aujourd'hui, Karine a réussi à reprendre le contrôle de sa vie en apprivoisant sa peur de la mort. Cette femme de 39 ans raconte l'événement traumatisant qui a déclenché cette peur: «Nous vivions en banlieue de Québec. J'avais une petite soeur. On fréquentait l'école privée, on allait en vacances au soleil, l'hiver, et on avait un chalet pour s'évader, l'été. J'avais dix ans la première fois que je suis allée en Europe. Mon père et ma mère étaient amoureux, et les gestes de tendresse entre eux étaient fréquents. Bref, nous étions une famille aisée, vivant dans une atmosphère de bonheur et de sécurité. Mon père avait une entreprise, mais sa réussite financière lui venait surtout de ses placements.

«Un matin, il a mis les pieds hors du lit, mais il ne s'est jamais levé. Une crise cardiaque venait de l'emporter. Il avait 42 ans. J'en avais 13. Je me souviens de ma mère, qui pleurait, recroquevillée sur lui. Je tenais dans mes bras ma soeur, qui pleurait. Papa n'a jamais été réanimé. Juste avant de mourir, il avait hypothéqué la maison et misé toutes nos économies sur un important placement. Selon son plan, il devait tout récupérer en deux semaines, ai-je appris plus tard. Il est mort en cours de transaction. S'en est suivi pour nous un indicible désastre. Nous avons perdu la belle grosse maison et le rythme de vie qui allait avec. Nous avons dû changer d'école. Ma mère est devenue dépressive, ma soeur et moi avons dues être placées dans des foyers différents le temps que la famille élargie s'organise pour nous prendre en charge. Ma mère était bourrée de pilules et incapable de nous venir en aide tant elle souffrait.

«En bonne aînée, j'ai tenu le coup. À l'école, je réussissais. Mais j'avais constamment peur de perdre ma soeur. Je la conseillais sur tout, je contrôlais tout, mais le hic, c'est que je n'arrivais pas à la laisser développer ses propres amitiés. À 22 ans, elle est partie vivre aux États-Unis. Avec le recul, je comprends que c'était la seule façon pour elle de s'affranchir d'une mère dépressive et d'une soeur possessive, mais, sur le coup, j'en ai fait une dépression. Je l'appelais tout le temps, et si elle sortait, je lui téléphonais la nuit pour m'assurer qu'elle était en sécurité. J'avais développé une peur incontrôlable de la perdre et je lui empoisonnais l'existence. Ce qui m'a sauvée, je dirais que ça a d'abord été d'en parler. Mes amies m'ont fait comprendre qu'elles n'appelaient pas leur soeur de 22 ans pour vérifier ses allées et venues. Elles ont osé me dire que mon comportement était exagéré. Cette prise de conscience m'a amenée à consulter. Avec l'aide d'une psy, j'ai appris à relativiser ma peur et je m'en suis sortie. Maintenant, ma soeur peut respirer, car j'ai appris à apprivoiser mon angoisse. J'ai compris que ma peur prenait plus de place que la réalité.»

Ce qu'en disent nos experts

«Prendre conscience tout à coup qu'il n'y a rien d'éternel peut être très angoissant, explique Martine Cinq-Mars, psychologue. Quand un événement comme la perte foudroyante d'un être cher nous oblige radicalement à faire face à la réalité, notre confiance en la vie peut s'en trouver ébranlée. On peut se sentir alors plus vulnérable face à notre propre mort et à celle des gens qui nous sont chers.» C'est aussi ce que croit Marc-Simon Drouin: «Jusqu'à un certain point, on a tous peur de la mort, et c'est correct, c'est pour ça qu'on fait attention à la vie. Mais certaines personnes en font une véritable fixation, pour eux-mêmes ou pour les autres.» Pour reprendre pied, il n'y a pas d'autre issue que d'accepter, malgré nos angoisses, qu'on va tous mourir un jour ou l'autre. «Prendre conscience de la précarité de la vie peut donner lieu ensuite à une expérience de vie plus pleine et entière», ajoute Martine Cinq-Mars.

Paralysante, la peur de l'erreur

Pour Anne-Marie, 38 ans, accepter de faire des erreurs relève du défi. «J'ai toujours considéré ma mère comme parfaite. Elle ne l'était pas, bien sûr, mais je le croyais, et je me suis écrasée. Je voulais tellement être comme elle que je n'osais plus prendre mes propres décisions, de peur de ne pas faire les bons choix. C'est en psychanalyse que j'ai découvert que je m'étais isolée de ma vie et que j'avais cessé de prendre des décisions par peur panique de me tromper. Je me suis tapie dans un coin de ma vie, incapable de faire face à mes responsabilités. Par exemple, ma mère m'a souvent répété que je devais absolument avoir une carrière bien établie avant de fonder une famille. Et c'est ce que j'ai fait, même si, au fond de moi, je mourais d'envie de me marier et d'avoir des enfants tout de suite. J'ai laissé filer les occasions, car mon focus était uniquement posé sur les ouvertures de poste.

«Présentement, je suis inscrite à une clinique de fertilité, une décision que j'ai prise seule et qui ne regarde que moi. Je me sens heureuse de décider et je suis confiante pour l'avenir. L'idée de prendre le contrôle de mon existence et de mes décisions m'effraie encore, mais cela me rassure aussi. Je sais que je suis sur la bonne voie. Parallèlement, je travaille à modifier l'image que j'ai de ma mère, question d'assainir notre relation. Moins je la vois comme une icône de perfection, plus j'arrive à me détacher et à prendre mes propres décisions sans peur d'être complètement dans l'erreur. Je me donne aussi le droit de me tromper. Conséquemment, je semble faire de moins en moins d'erreurs. En tout cas, j'avance!»

Ce qu'en disent nos experts

Certaines personnes ont tellement peur que leurs choix n'entraînent des conséquences désagréables qu'elles cessent d'en faire. Résultat: elles s'en remettent au hasard et aux décisions des autres. «Avoir peur des conséquences de ses choix, c'est la santé. Mais quand la peur nous empêche de choisir, ça devient de la paralysie, explique Marc-Simon Drouin. C'est Félix Leclerc qui disait que la terre est une prison à insécurité maximum. La maxime est vraie dans le sens où, chaque fois qu'on fait un choix, on laisse tomber mille autres possibilités. Or, cette perspective peut devenir troublante, car aucune décision n'est jamais satisfaisante à 100 %», précise-t-il. L'option «aucune conséquence» n'existe pas, même si innocemment, on en rêve parfois. «Il faut aussi comprendre qu'au fond, l'idée de ne pas décider de son sort est plus angoissante que le fait de décider», rappelle-t-il à l'intention de ceux qui se croient à l'abri des mauvais choix en mettant leur vie sur pause. Pour arriver à mieux assumer ses choix, Martine Cinq-Mars précise que parfois, une erreur a des conséquences douloureuses, mais permet aussi de découvrir progressivement qui l'on est et d'apprivoiser la liberté... d'être soi.

Perdre confiance en sa vie

Pour Chantal, 42 ans, c'est au tournant de la trentaine que tout a basculé. «J'ai connu une grande peine d'amour, après une union qui a duré dix ans. Après, je suis tombée amoureuse d'un homme qui ne voulait pas de moi. Notre relation, cahoteuse, a tout de même duré quatre ans. Ensuite, j'ai perdu mon emploi. J'ai compensé en mangeant, et pris 18 kilos. Je n'arrivais pas à retrouver un emploi de même valeur ni à accepter un emploi moins glamour. J'étais en colère contre tout le monde. Les grosses jobs, les bébés des autres, les condos, les amours... Les bonnes nouvelles des autres me donnaient la rage au coeur! J'avais peur de ne plus vivre rien de bien dans ma propre vie. C'est rapidement devenu un cercle vicieux. J'ai commencé à perdre confiance en moi, à perdre la ligne bonheur dans mon champ de vision.

Et puis, j'ai lu un livre qui m'a aidée à voir clair. Ça s'appelle Les Renoncements nécessaires (par Judith Viorst, Pocket, 2003, 507 p., 14,95$). L'auteure y fait état de tout ce qu'il faut abandonner en route pour devenir un adulte responsable malgré les incongruités de la vie. Ce fut un déclencheur. Depuis deux ans, j'ai embauché un entraîneur, j'ai fait des lectures qui m'ont nourri l'âme, j'ai renoué avec mes amis, j'ai déménagé, je me suis impliquée dans mon emploi actuel et j'ai obtenu une promotion. J'ai décidé de m'engager à fond dans ma vie même si elle peut parfois s'avérer absurde. Je suis désormais convaincue que, malgré ce qui m'est arrivé dans le passé, ma vie vaut la peine d'être vécue pleinement.»

Ce qu'en disent nos experts

On entend souvent l'expression: la vie n'a pas de sens! Ce caractère imprévisible peut faire peur. Des gens sportifs et en santé reçoivent des diagnostics de cancer, des familles entières périssent par le feu, bien endormies dans leur chaumière, des enfants meurent, des civils sont attaqués ou des innocents sont accusés. Devant autant d'absurdité, on aimerait que quelqu'un nous dise quoi faire pour se protéger de tout ça. Hélas! Il n'y a pas de recette pour se protéger de la fatalité.

«Certaines personnes semblent nées sous le sceau de l'optimisme et apparemment sont peu confrontées à questionner le sens de la vie», admet Martine Cinq-Mars. Pour d'autres, c'est l'impasse. Quoi qu'il arrive, ces personnes voient plus souvent qu'autrement la moitié vide du verre («De toute façon, c'est certain que demain, une autre tuile me tombera sur la tête.»). Il est plutôt difficile d'évoluer en ayant constamment à l'esprit ces incertitudes existentielles. «Cependant, conclut la psychologue, apprivoiser cette peur peut permettre d'expérimenter au moins autant de plaisir que d'absurdité dans nos vies!»

La peur de la solitude: dure pour le couple!

Vivre avec une personne envahie par les peurs existentielles peut nous faire douter de nos propres convictions. «Je me suis mariée à 28 ans, amoureuse, raconte Marianik. Je dirais qu'on a été heureux les deux premières années. Avec le temps, mon chum a commencé à vouloir qu'on fasse tout ensemble. Au début, je trouvais ça mignon, et je m'en vantais même auprès de mes copines, qui avaient, elles, de la misère à amener leur chum magasiner ou voir le moindre film qui ne soit pas d'action. Il voulait qu'on ait les mêmes activités, les mêmes amis, les mêmes sorties. Moi, j'avais besoin de magasiner entre filles, de prendre un verre avec ma gang. Pour se donner bonne conscience, il proposait de faire des courses pendant que je voyais mes copines... mais il finissait souvent par nous rejoindre.

«Après deux années de disputes, nous nous sommes retrouvés en thérapie de couple, pour nous rendre compte que mon chum vivait des peurs dont je ne soupçonnais ni l'ampleur ni même l'existence. En résumé, il avait peur de la solitude. On parle d'ici du sentiment psychologique d'être seul avec ses idées, seul avec ses projets, seul dans sa vie et seul avec ses décisions. Au début, j'ai tenté de le soutenir, mais éventuellement, j'ai senti que mon propre équilibre psychologique était en péril. J'étais devenue stressée et je remettais en question mes propres désirs et attitudes. J'ai dû prendre une distance. Nous sommes séparés depuis un an, et j'ai l'impression de respirer à nouveau.»

Ce qu'en disent nos experts

Triste constat s'il en est un: on naît seul et on meurt seul. Et, même si on est près des gens qu'on aime, il y aura toujours un fossé infranchissable entre nous et les autres, estime Marc-Simon Drouin. «La relation qu'on entretient avec nos pairs, nos amis, notre famille, nos enfants ou même notre conjoint a des limites», ajoute-t-il. Mais certaines personnes ne tolèrent pas cette distance, même minime. Avoir peur d'être seul peut nous empêcher, par exemple, de nous affranchir du jugement des autres. Avoir peur de la solitude, c'est aussi avoir peur d'être abandonné par les autres, à cause de nos choix, de nos échecs, et même de notre succès.

En couple, la peur de la solitude peut avoir des effets toxiques. «Chaque couple fonctionne avec ses règles, lesquelles reflètent les limites et les difficultés qui existent en chacun de nous, observe Martine Cinq-Mars. En fait, même si la fusion vient agréablement - et temporairement - combler nos propres manques, le besoin individuel d'exister soi-même refait périodiquement surface. Ainsi, la juste distance - ou le juste rapprochement - entre les membres du couple devient un enjeu à renégocier souvent. Il est souhaitable que ces enjeux soient ouverts et discutés.»

Si on vit avec un être pétrifié par cette peur existentielle, on peut lui expliquer qu'on a aussi certaines peurs, et qu'il n'est pas seul devant l'incontournable. Par ailleurs, attention à la colère! Lorsqu'on réagit avec agressivité aux peurs de l'autre, c'est peut-être parce qu'on ne veut pas faire face à nos propres peurs. Si on sent que notre partenaire se cramponne à ses peurs existentielles, que cela teinte ses décisions et ses relations avec les autres, on l'encourage à consulter. Il en va souvent de la santé du couple.

 

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