Psychologie
10 déc. 2010

Quand la famille devient envahissante

Par Emmanuelle Tassé, Coup de pouce, décembre 2010

Auteur : Coup de Pouce

Psychologie
10 déc. 2010

Quand la famille devient envahissante

Par Emmanuelle Tassé, Coup de pouce, décembre 2010

«Il y a quelques années, nos beaux-parents, qui venaient de vendre leur maison, nous avaient demandé de les héberger quatre mois, le temps que leur nouvelle maison soit construite, raconte Robert, 59 ans. Nous sommes partis en vacances pendant deux semaines, tout heureux d'avoir quelqu'un pour veiller sur notre demeure. Mais quelle ne fut pas notre surprise, au retour, de voir tous les meubles du salon déplacés! Ils écoutaient beaucoup la télé et trouvaient ce nouvel aménagement plus fonctionnel! » Robert et sa compagne ont dû expliquer à belle-maman qu'elle était la bienvenue mais... quand même pas chez elle.

Qu'il s'agisse de notre frère qui arrive toujours sans prévenir et fouille dans le frigo sans demander, de notre soeur qui a toujours besoin d'un coup de main, de notre mère qui appelle tous les jours à heure fixe pour s'assurer que tout va bien ou de belle-maman qui nous prodigue gentiment des cours de pédagogie... la liste des situations où l'on peut, à raison, se sentir envahie est longue.

Mais quand peut-on parler d'«envahissement», au juste? «On ne peut pas statuer dans l'absolu sur ce qui est acceptable ou pas», répond André Perron, thérapeute conjugal et familial. À chacune de le dire. Un mot affectueux pour l'un peut blesser l'autre. Des invitations répétées peuvent faire plaisir ou peser lourdement. Tout est question d'intensité de l'insistance, de chimie interpersonnelle et de seuil de tolérance.

Quelle que soit notre sensibilité personnelle à l'envahissement, une chose est sûre, si on se sent lésée par les agissements de notre mère, notre belle-soeur, notre cousin, peut-être, il faut rapidement annoncer nos limites. Pourtant, souligne la psychologue Michelle Parent, qui travaille auprès d'enfants et de familles, «il est plus facile de réagir au quart de tour quand on se fait vraiment marcher sur le pied. Au sens figuré, c'est moins évident. L'envahissement fait appel au respect de soi et à l'importance de mettre des limites.»

«La fatigue, la déprime, l'insomnie, les idées sombres sont des signes qu'une personne ne nous fait pas de bien. À l'inverse, après avoir vu une personne qui nous apporte de belles choses, on se sent apaisée, énergisée, ressourcée», fait remarquer Michelle Parent. Autrement dit, on reste attentive aux signaux de stress (boule dans la gorge, barre dans l'estomac, maux de dos, etc.) qu'on peut ressentir en présence de quelqu'un. Cependant, tout le monde n'a pas la chance d'être à l'écoute de soi ni d'être en mesure d'identifier le malaise. «Les gens envahis l'ont presque toujours été dès l'enfance ou l'adolescence. Le plus souvent par leurs parents, qui pensaient que leurs besoins étaient ceux de l'enfant. L'envahissement a été érigé en système: on baigne dedans, sans aucun recul», décode André Perron. Mais, attention, prévient le thérapeute: «Personne n'a le pouvoir de m'envahir sans mon consentement. Si je suis envahi, c'est que j'ai participé, consciemment ou non, à cet envahissement.» Le premier pas est donc de reconnaître ce qui se passe.

 

Famille: trop, c'est comme pas assez

En effet, la ligne n'est pas facile à tracer lorsque l'envahissement a toute l'apparence d'une bonne action. Belle-maman qui insiste pour cuisiner les favoris de fiston, le grand frère qui donne des cours de menuiserie (non sollicités!) à notre amoureux tous les samedis matin ou la cousine qui appelle trois ou quatre fois par semaine pour «prendre des nouvelles »... Comment s'offusquer devant tant de gentillesse?

Car, il faut bien le dire, une telle relation peut avoir ses avantages, ne serait-ce que de pouvoir laisser les enfants chez sa mère au besoin, de recevoir régulièrement argent et cadeaux ou, plus sournoisement, de ne pas avoir à assumer nos décisions puisque nos parents se chargent de statuer ce qui est bon pour nous ou non. «Une famille tricotée serré peut être très nourrissante, énergisante, source de plaisir et d'abandon... mais aussi accablante, exigeante et prompte à poser des jugements de valeur», commente André Perron. Cette ambivalence explique en partie la soumission de bien des envahis, qui tolèrent la situation pour continuer d'être aimés. «La quête d'amour fait partie des avantages à se laisser envahir», poursuit-il. La situation bascule lorsqu'on commence à se sentir plus piégée que gâtée.

«Ma soeur m'aime beaucoup. À mon avis, c'est la cause du problème! raconte Suzie, 27 ans. De 10 ans mon aînée, elle m'a toujours maternée... et pour elle, ça signifie me dire quoi faire. "Quand est-ce que tu viens me visiter?... Tu pars déjà? Mais tu n'es restée qu'une journée!... Tu gardes mes enfants ce soir? T'es pas vraiment occupée. Qu'estce que tu peux avoir de si important à faire?" Peu importe ce que je fais, elle l'a déjà fait, mieux que moi, et dans des circonstances plus difficiles! C'est épuisant. Et surtout, je trouve difficile de garder une saine estime de moi dans tout ça. Faute de solution miracle, je n'ai rien trouvé de mieux que de la voir et de l'appeler beaucoup moins souvent et de me retenir de répondre à ses questions sur ma vie si je les trouve trop intimes. J'essaie de ne pas me décourager, puisque je veux la garder dans ma vie. Mais j'apprends peu à peu à poser mes limites.»

 

Famille envahissante: solutions

Ayant perdu ses parents jeune, Michèle, 39 ans, s'est vite rapprochée de sa belle-mère italienne. Les rapports étaient sains, chacun restait à sa place... jusqu'à l'arrivée du premier enfant. À ce moment, tout a basculé. «Elle voulait assister à l'accouchement - Il n'en était pas question! Elle s'est mise à comparer ses principes éducatifs aux nôtres, jugés trop sévères. Jusqu'à s'en plaindre à ma propre famille, puis à en parler aux enfants, semant le doute dans leur esprit. Cela a généré des conflits entre mon mari et moi, et entre les enfants et nous», raconte Michèle, qui, comme on s'en doute, n'utilisait pas les bons produits d'entretien, abîmait le linge dans la sécheuse et ne savait pas faire la purée de pommes de terre. «Elle prenait le contrôle sous notre propre toit et nous gâchait la vie», analyse-t-elle. Il a fallu changer de continent, mais cela a réglé beaucoup de choses. Les relations sont devenues polies, superficielles. «Nous n'aurions jamais dû attendre 10 ans pour le faire!» regrette-t-elle aujourd'hui.

Évidemment, on a rarement besoin d'en venir à une coupure aussi radicale. Il reste, selon les experts, que l'idéal est de ne pas trop attendre avant d'exprimer notre inconfort. Quelques pistes de solutions.

  • Tout d'abord, chercher des appuis. Si on est en couple, on veille à ce que notre conjoint soit présent lors des réunions familiales. «Il aura le recul que l'on a pas», estime André Perron. On peut aussi parler de ce qui se passe à une véritable amie pour voir quelle image elle nous renvoie, ou encore consulter un spécialiste.

  • Une autre porte de sortie qui évite la confrontation directe: être occupée, tellement, en fait, qu'on a pas le temps de parler ou de recevoir le ou les envahisseurs. Ou alors, on sort faire des courses ou des activités, on voit des amis.

  • Filtrer les appels grâce à un afficheur.

  • Recadrer les rencontres à notre convenance: on peut les réduire, les espacer, se voir ailleurs que chez nous. On n'est pas tenue non plus de toujours jouer les hôtesses ou d'organiser de grands repas interminables: proposer une sortie au cinéma ou prendre un verre dans un bistro empêche les gens de se sentir trop chez eux.

  • Une autre stratégie efficace: la discrétion. On évite d'en dire trop à l'envahisseur sur nos attentes, nos projets, nos préoccupations, nos activités, nos états d'âme. «Autrement dit, ne pas se mettre la tête sur le billot», résume André Perron.
 

Famille envahissante: verbaliser notre inconfort

André Perron invite aussi à combattre le feu par le feu avec sa technique d'amplification. Si les parents ou beaux-parents débarquent à la maison la fin de semaine pour jardiner et faire la cuisine, pourquoi ne pas leur donner une liste de choses à faire... avant de partir chez des amis pendant deux jours? Parions qu'ils comprendront.

Si toutes ces stratégies tacites ne donnent pas les résultats escomptés, il faudra verbaliser notre inconfort. Pas facile, car, si on en est là, c'est peut-être qu'on s'est tue trop longtemps, par peur de créer des conflits. Le choix des mots est important. «Si j'ai besoin de toi, ne t'inquiète pas, je vais te le dire», propose André Perron. Puis, graduellement, on augmente la dose, avec ténacité. «On peut dire bien des choses avec respect, insiste Michelle Parent: "J'aimerais que tu m'appelles avant de venir", "Ma maison est un espace non-fumeur, je vais te demander de sortir"... Plus la personne est agressive, moins il faut lui laisser de jeu. En dernier recours: "Tes propos me blessent, tu changes de ton ou tu t'en vas"», suggère-t- elle encore.

Enfin, il est vrai qu'il faut parfois faire le deuil, comme Michèle, d'une relation trop lourde. Mais, le plus souvent, apprendre à poser des limites claires le plus tôt possible permet d'éviter d'en arriver là.

À lire

  • Comment survivre à sa propre famille, par Mony Elkaïm, Seuil, 2006, 161 p., 36,95 $.
  • Cessez d'être gentil, soyez vrai, par Thomas d'Ansembourg, Les Éditions de l'Homme, 2001, 249 p., 24,95 $.
  • Le Syndrome de Tarzan, par Pascale Piquet, Béliveau, 2006, 322 p., 24,95 $.
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