Psychologie

Peut-on vivre sans potiner?

Peut-on vivre sans potiner?

Auteur : Coup de Pouce

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Peut-on vivre sans potiner?

Julie, 36 ans, adore observer les gens dans le métro. «Je les critique. Comment ils s'habillent, ce qu'ils lisent, comment ils s'occupent de leurs enfants, etc.» Jamais elle ne passerait un commentaire aux personnes concernées, mais elle n'hésite pas à le chuchoter si une amie l'accompagne.

Quant à Armelle, 62 ans, c'est bien calée dans son fauteuil qu'elle s'en donne à coeur joie devant le petit écran, jugeant impitoyablement les talents d'une chanteuse, le savoir-faire d'un chef, le sex-appeal d'un lofteur ou les atouts de tout autre candidat à un titre quelconque. «Ça ne fait de mal à personne», souligne-t-elle, comme pour s'en excuser.

Il nous arrive toutes d'être tentées de donner notre avis à propos de tout et de rien, jugeant rapidement nos voisins, nos collègues et même de purs inconnus. Telles des gérantes d'estrade jugeant les autres de haut, on regarde comment ils s'habillent, consomment, se comportent en société et gèrent leur temps et leur argent. Selon nos valeurs, notre petit juge intérieur sera particulièrement cinglant devant un panier d'épicerie rempli de junk food, une bouteille de plastique jetée dans une poubelle, une mini-jupe et des jambes nues en plein hiver... Et quand il y a des enfants, c'est encore pire. Qui n'a jamais sourcillé devant un petit habillé inadéquatement (selon nos critères) ou mal élevé (à notre avis)?  

Juger les autres... parce qu'on se juge soi-même

La prolifération des moyens de communication pour scruter la vie des autres et la commenter peut donner l'impression que le phénomène prend de l'ampleur. Mais ce n'est pas le cas, affirme Diane Pacom, sociologue et professeure titulaire à l'Université d'Ottawa. «Le commérage fait partie intégrante de la vie en communauté depuis toujours. Il s'agit d'un phénomène de régulation qui va bien au-delà d'une manie personnelle. Toutes les sociétés, depuis que l'histoire existe, le pratiquent. En critiquant, en jugeant, voire en rejetant l'autre, on renforce nos propres croyances, on statue sur nos valeurs, on prend position. Toutes proportions gardées, le phénomène n'est pas plus ou moins dévastateur aujourd'hui qu'hier. Il a simplement adopté les couleurs et les véhicules propres au XXIe siècle.»

Pour la psychologue Valérie Gosselin, «bavasser» dans le dos de notre voisin répond à un besoin inné de comparer notre image à celle d'autrui, histoire, bien souvent, de «se remonter» un peu: «Plus notre estime personnelle est faible, plus on ressent le besoin de se prouver qu'on a raison, qu'on est adéquat dans notre façon de vivre et que, puisqu'ils sont différents, les autres ont tort.»

«En fait, toutes nos peurs, de même que nos sources de frustrations, qu'elles soient physiques, matérielles ou professionnelles, sont matières à juger les autres», précise Marthe Saint-Laurent, auteure notamment du livre Le «Bitchage». Guide de survie. Cela explique pourquoi on a tendance à critiquer les gens sur les points qui font résonner quelque chose de douloureux en nous, sans qu'on en soit nécessairement consciente, explique la psychologue Nathalie Parent. Par exemple, on pensera qu'une personne de taille forte ne doit pas être heureuse parce qu'on a nous-même de la difficulté à perdre autant de poids qu'on le voudrait. Si on a un problème avec notre poids, on aurait tendance à juger autant la collègue qui s'empiffre sans gagner une livre («Vraiment, ce n'est pas juste!») que l'inconnu obèse assis à côté de nous («C'est évident qu'il mange mal!»).

Nathalie, 29 ans, connaît bien le topo. Elle a réalisé qu'elle ne peut plus se permettre de manger ce qu'elle veut au bureau depuis qu'elle a subi une opération pour réduire la taille de son estomac. «Aussitôt que je mange autre chose qu'un morceau de poisson accompagné de ma sempiternelle salade, je sens les regards désapprobateurs.»

On a tendance à partager nos pensées de gérantes d'estrade en groupe? D'autres facteurs sont alors en cause. «Les séances de placotage sont valorisées parce qu'elles donnent le sentiment de faire partie d'un groupe, et l'appartenance à un groupe est un besoin important, dit Valérie Gosselin. Il s'agit bien sûr d'une illusion puisque, ne soyons pas dupes, il est fort probable que les personnes avec qui on placote font de même contre nous lorsqu'on a le dos tourné. Au bout du compte, qui souhaite entretenir ce type de relations?»

Des jugements pas toujours innocents

D'accord, se dire dans sa tête que la voisine a un chapeau affreux n'est pas bien grave. Et puis, quand une mère cède aux caprices de son enfant devant nous à la caisse de l'épicerie, il est difficile de retenir les pensées qui nous viennent en tête concernant l'éducation. Quant à ventiler un bon coup avec une copine à propos des choix de vie déplorables que fait notre soeur, ça fait du bien, non? Cela devient problématique si ce discours intérieur prend toute la place ou altère la qualité de nos relations.

«Il arrive que l'on se sente ravigotée après avoir passé une soirée à critiquer les absents, voire de parfaits inconnus, en compagnie de nos proches, dit Valérie Gosselin. Sur le coup, on se sent forte. Le problème, c'est que, tôt ou tard, on recommence à douter de soi et qu'il faut une autre "p'tite séance de bitchage" pour nous remonter.»

S'adonner à médire constamment peut aussi se retourner contre nous. Katleen, 32 ans, en a d'ailleurs tiré une leçon exemplaire. «Une de mes amies, devant qui je ne me gênais généralement pas pour médire de l'une et de l'autre, est allée raconter à une de nos copines que je trouvais cette dernière idiote de ne pas être retournée travailler après son accouchement. Laissez-moi vous dire que j'ai perdu deux copines d'un coup et que j'ai profité de toute une leçon! On ne m'y reprendra plus à juger à voix haute aussi facilement.»

Pour sa part, Johanne, 45 ans, a dû congédier une employée parce que le climat de travail de son entreprise s'était rapidement détérioré après son embauche. Elle avait en effet le talent particulier de semer la zizanie en potinant sur les uns et les autres. «Les gens en étaient rendus à se soupçonner mutuellement et perdaient pas mal de temps en placotage entre les heures de pause. J'ai pris ma décision quand une de mes meilleures employées s'est mise à prendre des congés de maladie pour se remettre de ce qu'elle avait entendu dire à son propos. L'enfer!»

Une réalité familière à Marthe Saint-Laurent, qui donne régulièrement des conférences sur le sujet. «Lors de mes rencontres avec des dirigeants d'entreprises de toutes tailles, j'ai fréquemment connaissance des ravages que peut causer cette attitude lorsqu'elle n'est pas freinée à temps. Je parle d'atteintes graves à la réputation de professionnels jusque-là sans tache, par exemple, et de pertes financières qui peuvent s'avérer fort lourdes pour des entreprises se voyant soudainement aux prises avec une épidémie de départs d'employés ou de maladies professionnelles.»

Faire taire sa gérante intérieure

Comment s'y prendre si on désire imposer le silence à cette petite voix négative qui nous porte à critiquer tout un chacun? Faire un effort pour garder ses réflexions pour soi est un beau départ et cela aura au moins l'avantage d'épargner les autres. Mais juger en silence ne nous rendra pas plus sereine si on s'étouffe de frustration. «Si on veut cesser de s'attarder aux travers de notre prochain, il faut d'abord être mieux dans notre peau. On a tous des déceptions ou des manques. C'est humain», dit Nathalie Parent.

Lorsqu'on constate qu'on est en train de juger, la psychologue recommande de prendre une pause et d'aller voir à l'intérieur de nous à quoi correspond la réflexion qu'on vient de se faire au sujet de l'autre personne. «Qu'est-ce qui résonne au fond de moi quand je vois l'autre obtenir une promotion, se teindre en blond ou manger plus que nécessaire?»

«Personnellement, ajoute Valérie Gosselin, pour diminuer mon envie de jacasser et de juger (Eh oui! ça arrive même aux psychologues!), je visualise mentalement la statuette des trois singes de la sagesse: "Ne rien voir de mal, ne rien entendre de mal, ne rien dire de mal." Il paraît que cette maxime était celle de Gandhi et qu'il avait toujours avec lui une miniature représentant ces trois singes.» On peut aussi faire l'effort de regarder toutes les facettes de la vie de la personne avec qui on se compare. «On a des chances d'avoir ainsi une vision plus juste et plus fidèle à la réalité et on risque moins de condamner ou de juger l'autre inconsidérément. Avec le temps, cette attitude développe notre compassion et notre empathie plutôt que d'entretenir la tendance à la critique», poursuit Valérie Gosselin.

Finalement, faire le compte des défauts des autres constitue une dépense d'énergie mentale qui ne sert à rien d'autre qu'à nous garder dans un état d'esprit négatif. Troquer cette petite voix mesquine contre une plus grande empathie envers les autres, voilà qui ne peut qu'être bénéfique pour tout le monde... En commençant par nous-même.

On a essayé de moins juger pendant une semaine

Nous avons demandé à trois femmes d'essayer de ne juger personne pendant une semaine. Voici leur bilan.

«Je ne suis pas vraiment une adepte du "mémérage", enfin c'est ce que je croyais. Les séances de défoulement contre le boss, ça ne m'intéresse pas! Ce que j'ai découvert sur moi pendant cette semaine m'a cependant troublée. J'ai remarqué que, dans le bus que je prends pour aller travailler, j'examine les autres occupants en me faisant des commentaires ("Que cette dame est grosse! Elle ne doit pas s'aimer", "Cet homme est vraiment impoli! Pourquoi n'a-t-il pas cédé sa place à la dame âgée?"). Parfois, je pense plutôt à mes collègues et j'appréhende ma journée ("Ce que je déteste travailler avec cette fille! Elle est si superficielle. Mais le pire, c'est l'autre. Celui dont la conversation donne à penser qu'il a subi une lobotomie! Et dire que je dois passer encore la journée à les entendre!") Bien que n'aie pas habitude de me répandre en critiques devant public, je me défoule pas mal le soir en racontant ma journée à mon mari. J'en conclus que du changement s'impose dans ma vie!» - Céline, 49 ans

«Pendant toute cette semaine, je dois dire que j'ai surtout appris à tourner sept fois ma langue dans ma bouche avant de parler. J'ai remarqué que c'est en choisissant ou non tel ou tel mot pour discuter de ce qui me tient à coeur que j'ai tendance à juger ou, au contraire, que j'évite de le faire. M'efforcer, pendant toute une semaine, de rester collée aux faits, sans laisser les émotions négatives prendre le dessus de mon discours, m'a beaucoup plu. J'ai surtout compris que l'on peut raconter à une tierce personne les problèmes que l'on rencontre avec une autre sans nécessairement juger cette dernière. Tout est dans la manière.» - Diana, 38 ans

«Cette semaine m'a permis de réaliser que la petite voix intérieure qui juge les uns et les autres était beaucoup plus présente que je ne l'imaginais et qu'il est bien difficile de la faire taire. Le fait de me pencher sur les motivations qui m'amènent à partager ce jugement à voix haute m'a cependant révélé qu'il s'agit plus souvent qu'autrement d'une façon de chercher à créer des alliances, de m'intégrer à un groupe plutôt qu'à un autre. Sans arriver à cesser complètement de juger, je suis plutôt fière d'avoir réussi, pendant cette semaine, à prendre suffisamment de recul face à mes réflexions pour les garder pour moi. J'ai ainsi eu la surprise de constater que j'en arrivais à comprendre les motivations de l'autre ou même à ressentir de l'empathie pour la personne que j'avais été tentée de juger. Enfin, j'ai compris qu'il n'est pas nécessaire de prendre position à voix haute contre certaines personnes pour m'assurer l'amitié d'une autre, et qu'en m'abstenant de le faire, je ne me faisais pas moins d'amis, mais juste moins d'ennemis.» - Julie, 36 ans

Pour aller plus loin

  • Ces femmes qui détruisent... les femmes. Les ravages du «bitchage», par Marthe Saint-Laurent, Béliveau Éditeur, 2009, 176 p., 17.95 $. 
  • Le «Bitchage».Guide de survie, par Marthe Saint-Laurent, Béliveau Éditeur, 2010, 120 p., 14,95 $.

 

À LIRE: Sommes-nous devenus impolis?

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