Psychologie

Pardonner pour être heureuse

Pardonner pour être heureuse

Auteur : Coup de Pouce

Psychologie

Pardonner pour être heureuse

Quelqu'un de notre entourage vient de nous faire un truc moche. Vraiment moche, du genre de ceux qu'on n'oubliera pas de sitôt. Qu'on en tombe en bas de notre chaise, qu'on fonde en larmes, qu'on se mette à crier toutes les injures de notre répertoire ou qu'on se referme encore plus qu'une moule pas fraîche, un fait demeure: on a été profondément blessée et, peu importe notre réaction sur le moment, ça ne risque pas de s'arranger par un simple claquement de doigts.

En fait, c'est comme si on venait de contracter une forme de cancer perfide, capable de nous ronger aussi longtemps qu'on n'aura pas réussi à pardonner. Dans l'intervalle, on est quitte pour plusieurs journées noires et autant de nuits blanches, comme l'atteste Adrienne, 40 ans. «Une de mes ex-patronnes m'a fait le sale coup du siècle. Imaginez ce qu'on peut faire de pire à une employée, et vous êtes encore loin du compte. Même si j'ai démissionné sur-le-champ, pendant des semaines je n'ai pensé qu'à ça, je ne faisais plus rien de constructif. Toute mon énergie, je l'employais à fomenter de sordides plans de vengeance, à revivre le jour de ma démission en imaginant ce que j'aurais pu dire pour retourner la situation en ma faveur, ou à visualiser mon ex-patronne à l'autre bout de la planète - quand ce n'était pas au bout d'une corde! Bref, je me sentais misérable et je ne me reconnaissais plus. Je n'étais que colère et rancune.»

Quand ça fait mal... encore et encore
Lorsqu'on nous fait une vacherie, il est tout à fait normal qu'on se mette à ruminer. Impossible de faire autrement. En revanche, on ne devrait pas s'éterniser à mâcher et remâcher les mêmes pensées empoisonnées. Car, à l'instar d'Adrienne, on peut faire un arrêt sur image et en venir à se découvrir des talents insoupçonnés de bourreau, quand on ne développe pas carrément des problèmes de santé.

«En apprenant que ma propre soeur me volait, j'ai sauté une coche, confie Barbara, 51 ans. Au bout de six mois, j'avais encore tellement mal que je n'arrivais plus à discerner ce qui me blessait le plus: ce que m'avait fait ma soeur ou les mauvais sentiments qui m'habitaient. Finalement, je me suis ramassée avec des migraines récurrentes et un ulcère.»

Ce qu'on ne réalise pas toujours, surtout quand on vit un maelström de sentiments négatifs - injustice, colère, déception, tristesse -, «c'est qu'en ne pardonnant pas on est doublement victime de ce qui nous est arrivé, note Clément Patenaude, psychologue. D'abord à cause de ce qu'on a vécu, ensuite à cause des émotions qui restent en nous. Tant qu'on ne pardonne pas, on ne peut pas reprendre notre vie en main.» Mais attention: pardonner ne signifie pas qu'on valide le geste de l'autre, qu'on l'excuse, qu'on le nie ou qu'on va l'oublier. Ce n'est pas une faveur qu'on accorde, pas plus qu'une bénédiction l'autorisant à recommencer.

«Pardonner est avant tout une démarche personnelle, un acte volontaire où on choisit de ne plus donner à la personne qui nous a offensée le pouvoir de nous faire du mal, explique Angela Zizzi, psychologue à l'hôpital Louis-H. Lafontaine. On refuse de rester accrochée aux émotions destructrices pour cesser d'alimenter la chaîne de la colère, laquelle génère inévitablement une énergie qui se retourne contre nous et peut faire encore plus de mal que la personne qui nous a blessée.» En d'autres termes, on ne pardonne pas pour libérer l'autre du poids de sa faute, mais pour nous libérer, nous. «Et bon sang qu'on se sent plus légère après! s'exclame Barbara. Mais le chemin qui mène au pardon n'est pas toujours bien éclairé et, en ce qui me concerne, je n'ai pas trouvé de raccourcis! Mais après bien des hauts et des bas, j'ai compris que c'était terminé, que j'en avais assez de carburer à la rage.»Évidemment, certaines choses sont plus faciles que d'autres à pardonner. Un mot de trop ou une maladresse, par exemple. «Lorsque mon chum a déchiré ma veste Moschino, c'est sûr que je lui en ai voulu à mort pendant quelques jours, concède Elsie, 29 ans. Mais je lui ai vite pardonné: ce n'est pas comme s'il m'avait frappée ou trompée!»

Tout dépend donc de l'offense subie: plus elle est grave, plus il devient ardu de sortir le calumet de la paix. «On a souvent dit dans le passé qu'il fallait absolument pardonner pour passer à autre chose, dit Angela Zizzi. Mais aujourd'hui, on parle davantage de réparation que de pardon. Il faut être un moine tibétain pour parvenir à accepter l'intolérable, et cette question de pardon à tout prix peut devenir un poids insoutenable si on n'y arrive pas! On doit comprendre que le processus de réparation ne passe pas nécessairement par le pardon.»

La réparation, c'est prendre le temps de recoller nos morceaux, de nous réparer, nous, après qu'on ait été blessée, parce qu'on a forcément traversé des moments et des émotions difficiles qui nous ont mise sens dessus dessous. Surtout, on doit arriver à lâcher prise quant à la situation qu'on a vécue: ce n'est qu'à cette condition que la personne qui nous a fait du tort cessera d'avoir de l'emprise sur nous et sur nos sentiments. Et ça, c'est toujours nécessaire pour être mieux avec soi-même.

Quand vient le temps de passer l'éponge, certains y arrivent plus facilement que d'autres, constate Clément Patenaude. «Mais ils doivent faire attention à ne pas banaliser ces situations et à ne pas encaisser constamment. On ne doit pas aller jusqu'à renier nos propres sentiments, car on finit par être malheureux! Et en étant trop bonasse, on risque d'attirer des gens qui vont profiter de nous.»

Margault, 39 ans, a souffert de sa propension à tout pardonner. Toujours prête à oublier les petites offenses, pour la simple raison qu'elle détestait viscéralement chicane et drame. «Une amie me ridiculisait devant mon mari? Pas de problème, ce n'était pas si méchant que ça. Une collègue s'appropriait mes idées? Bah, ça me forçait à en trouver de meilleures. J'arrivais toujours à excuser les affronts que je subissais. Mais un jour, j'ai appris qu'on me surnommait "la carpette" au bureau. Ça, je ne l'ai pas pris. C'est là que j'ai compris que j'avais amassé beaucoup d'amertume et de rancoeur, et il a fallu que je consulte pour m'en débarrasser et repartir sur de nouvelles bases.»

Nadine, 41 ans, a aussi fini par aller consulter. Mais pour les raisons inverses. «Je pense que je ne connaissais même pas l'existence du mot "pardon", ironise-t-elle. Quand quelqu'un me faisait un coup bas, je l'éliminais simplement de ma vie. Mais à force de fonctionner ainsi, j'ai pratiquement fait le vide autour de moi: j'avais moi-même écarté pas mal d'amis et de parents à la moindre anicroche, et ceux qui me restaient m'évitaient... Ils trouvaient que je n'étais pas du monde, que j'étais une vraie boule de stress.»

C'est que, même s'il n'est pas écrit sur notre front qu'on est rancunière, ça se sent. «On aura effectivement un réseau moins grand autour de nous, car les gens vont percevoir l'énergie négative qu'on dégage», confirme Angela Zizzi. «Pire encore, si on ne pardonne pas, les situations problématiques restent dans notre tête, poursuit Clément Patenaude. Et dès que se produit un événement susceptible de nous rappeler une vieille rancune, on se contracte, on stresse ou on éprouve de la rage. On accumule et, à un moment donné, on s'irrite pour des riens. Cela devient invivable. Et c'est dommageable pour la santé, car la rancoeur peut même dégénérer en burn-out ou en dépression.»Comment accorder notre pardon lorsqu'on en a tellement gros sur le coeur qu'on est incapable de digérer ce qu'on nous a fait? En général, le temps reste notre meilleur allié. Au fil des semaines - ou des mois -, ce qui nous a fait sortir de nos gonds devrait graduellement perdre en netteté, avant de s'estomper tout à fait. Suffit qu'on le veuille et qu'on y mette du sien. «Un matin, je me suis réveillée sans plus ressentir de colère, se rappelle Sophie, 32 ans. Ça faisait plus de neuf mois que j'étais torturée parce que ma belle-mère avait giflé sous mes yeux mon fils de 3 ans. J'avais beau me répéter que je devais passer par-dessus, j'en étais incapable. Je m'étais mise à la haïr. Mais comme cela perturbait mon conjoint, j'ai travaillé sur moi-même pour relativiser les choses, et il a fallu que je m'explique avec ma belle-mère pour que ma colère s'en aille. Elle appartient à une autre génération et, pour elle, c'est correct de gifler un enfant qui fait la danse du bacon. Dans le fond, elle n'avait pas voulu mal faire, et j'ai choisi de lui donner une deuxième chance parce que je n'avais pas envie de passer un autre Noël désagréable. Pour mon fils, pour mon chum et pour moi. Parfois, il faut faire des concessions, surtout lorsque la famille n'est pas grande.»

«Parler, dire à l'autre les sentiments qu'on ressent par rapport à ce qu'il nous a fait permet de pardonner plus facilement, confirme Clément Patenaude. Cela nous aide à mieux saisir la portée du geste, à le voir différemment et à éviter que ce type d'offense ne se reproduise dans le futur. Lorsqu'on s'ouvre ("Ce que tu as fait m'a beaucoup blessée"), l'autre se sent nécessairement plus concerné que si on l'engueule! Cependant, à moins que ce ne soit notre conjoint ou un proche, il n'est pas nécessaire de dire à l'autre qu'on lui a pardonné pour se sentir plus léger. Dans notre tête, on peut lui pardonner quand même, avec le même effet.»

Solange, 41 ans, a récemment ressenti le besoin d'appeler sa cousine après huit ans de silence pour lui laisser savoir qu'elle lui avait enfin pardonné. Mais si c'était à refaire, elle s'abstiendrait de décrocher le combiné. «Le simple fait d'entendre sa voix a fait remonter en moi une foule de mauvais souvenirs, et j'ai ensuite passé un triste week-end, avoue-t-elle. Dans les faits, je ne lui en veux plus. Mais pour mon bien, je ne veux plus rien savoir d'elle.» En effet, même si on a pardonné à l'autre, «on peut très bien décider de ne plus être en contact avec cette personne, dit Angela Zizzi, surtout si le fait de la revoir risque de faire resurgir des émotions négatives. Si le geste qu'elle a posé est inexcusable, il peut être réparateur de l'écarter.»Avant d'en arriver là, il y a cependant tout un cheminement à faire. Et pour faciliter la guérison, on doit partir du bon pied, selon Clément Patenaude. «Dès le départ, on doit avoir une volonté de pardonner. Même si ça sonne faux, on commence par se dire: "Il faut que je lui pardonne pour réussir à me dégager de tout ça." À force de penser au pardon, on va tranquillement finir par le ressentir. J'insiste beaucoup sur le fait d'aller des pensées aux sentiments. Si on se dit qu'on est incapable de pardonner à l'autre, on va se fermer. Mais si on le désire vraiment et qu'on intègre ce désir dans notre tête, on y parvient généralement. Dans certains cas plus lourds, on gagnera à consulter pour aider au processus de guérison. Pour que la rancune ne revienne pas nous hanter dans plusieurs années, il faut faire la démarche jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'on se sente libéré. D'habitude, ça ne revient pas, sauf si on vit un autre événement similaire. Car même si on a oublié ou qu'on a pardonné, on garde toujours une trace de nos blessures dans notre tête...»

Cela dit, tous les chemins mènent à Rome, et on peut très bien découvrir celui qui nous mènera à bon port sans nécessairement passer par les sentiers balisés. Adrienne, par exemple, a trouvé une façon plutôt particulière pour cesser d'alimenter sa colère. «Le patronyme de mon ancienne patronne rimant avec chevreuil, je suis allée acheter de la viande de chevreuil. Je l'ai cuisinée, je l'ai engloutie, je l'ai digérée. Étrangement, ça m'a fait un bien fou! C'est comme si je lui avais réglé son sort. Après ça, je n'ai plus jamais revu cette femme dans ma soupe.»

L'approche de Patricia, 67 ans, ne manque pas non plus d'originalité. «Mon mari m'a quittée le jour de ma retraite sans explication valable. Quel calvaire j'ai vécu! Pour m'en sortir, je suis allée dans une résidence d'écrivains en Italie et j'ai écrit, écrit, écrit... Mettre en mots ce que je vivais m'a beaucoup aidée. Et au bout du compte, ça a donné un roman. D'ailleurs, j'attends les réponses des éditeurs à qui je l'ai soumis pour publication.»

Comme quoi le pardon engendre toujours quelque chose de bon. Que ce soit un délicieux petit plat qui embaume la maison, un roman, un Noël où tout le monde est content ou... le simple bonheur d'être à nouveau heureuse #

Pour en savoir plus
  • Le Pouvoir du pardon total, par Colin Tipping, Éditions G. Trédaniel, 2008, 315 p., 37,95 $.
  • Les Paradoxes du pardon, par Nicole Fabre, Albin Michel, 2007, 161 p., 24,95 $.
  • Pardonner pour de bon, par Fred Luskin, Fides, 2007, 313 p., 24,95 $.
  • La Dynamique du pardon, par Marie-Pierrette Chambre et Étienne Jalenques, Marabout, 2007, 187 p., 19,95 $.
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