Psychologie

Est-on obligée d'aimer sa mère?

Auteur : Coup de Pouce

Psychologie

Est-on obligée d'aimer sa mère?

«Je ne peux pas dire que je n'aime pas ma mère, confie Marie-Claude, 32 ans, mais je me sens souvent en colère contre elle et déçue de son attitude. Très présente, ma mère m'a enseigné de bonnes valeurs, comme le respect et la politesse. Mais quand j'avais de bons résultats scolaires, elle minimisait mes efforts en me disant que j'avais été chanceuse. Je la sentais jalouse de moi parce que je réussissais bien et que j'avais la vie devant moi alors qu'elle ne vivait peut-être pas la vie qu'elle aurait aimé vivre. C'est en tout cas ce que j'en ai déduit quand j'ai été plus vieille.»

En dénigrant ses fréquentations, ses réussites scolaires, ses tenues vestimentaires, etc., la mère de Marie-Claude a sérieusement hypothéqué l'amour de sa fille. Aujourd'hui encore, les pointes de jalousie de sa mère continuent de l'affecter. «Quand j'ai eu un vrai bon emploi avec un salaire décent, ma mère m'a demandé si je me sentais à la hauteur!»

L'exemple de Marie-Claude illustre parfaitement l'ambivalence de bien des filles par rapport à leur mère. Irritées par des comportements qui leur auraient fait larguer depuis longtemps n'importe quelle amie, elles se sentent véritablement coincées, retenues qu'elles sont par un amour filial tout naturel ou par un sentiment de culpabilité tout féminin.

Pas inconditionnel, l'amour
«Enfant, j'ai beaucoup souffert du manque d'attention de ma mère, confie Catherine, 28 ans. Le soir, elle sortait souvent et, le jour, avant que je sois en âge d'aller à l'école, elle me faisait garder. C'est surtout mon père qui s'est occupé de moi.» Même quand elle était à la maison, la mère de Catherine, alcoolique, était tout aussi absente puisqu'elle était généralement intoxiquée. «De plus, mon père et elle se disputaient très souvent, ce qui m'attristait beaucoup. Je me sentais abandonnée par ma mère, et ce sentiment n'a fait que s'intensifier en vieillissant.» Les quelques moments d'affection que lui témoignait sa mère lorsqu'elle était sobre faisaient naître un espoir dans le coeur de la jeune fille. Espoir aussitôt déçu. «J'étais avide de son amour, mais ses marques de tendresse étaient trop rares pour combler mon besoin d'elle... Je ne ressens pas d'amour pour elle, juste de la pitié», admet Catherine, visiblement amère.

Pour Véronique Moraldi, consultante en communication relationnelle et auteure de La Fille de sa mère, «la notion d'obligation est tout à fait incompatible avec celle d'amour: on n'est donc pas obligé d'aimer sa mère.» Toutefois, la spécialiste précise que, lorsque la relation est malsaine, quelle qu'en soit la raison, colère, tristesse, déception ou agressivité sont tout à fait légitimes. L'alcoolisme de sa mère a entraîné chez Catherine un tel sentiment d'abandon que son amour pour elle n'a pas survécu. Cela dit, après toutes ces années, le vide laissé par ses absences répétées est toujours aussi douloureux et, au fond d'elle-même, la jeune femme ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine culpabilité. «Avec ma tête, je suis capable de reconnaître que l'alcoolisme est une maladie et qu'à cause de cela ma mère n'a pas été capable d'être une bonne mère même si, dans mon coeur, j'en souffre encore.»Ma mère, mon modèle
«Aime ton père et ta mère» constitue un message social martelé et imprégné très profondément dans nos têtes. «On vit encore dans un contexte judéo-chrétien, rappelle la psychologue Rachel Marquis, et on se sent facilement coupable.» D'autant plus si c'est notre mère qui essaie d'insinuer en nous ce sentiment de culpabilité. Ainsi, même lorsque l'amour semble quasiment tari, l'absence complète d'émotions d'une fille pour sa mère semble inconcevable.

«La fille sera toujours un peu tourmentée par cette relation, même si elle ne le démontre pas, et, au fond, elle espérera toujours une relation meilleure», convient la psychologue et psychanalyste Marie-Claude Argant-Le Clair. Cela tient sûrement à la solidité du lien mère-enfant, renforcé par la complicité (réelle ou attendue) du lien mère-fille.

En effet, en plus de l'attachement naturel entre un enfant et sa mère, il y a le fait que, pour une fille, la mère est un modèle, «celle à qui on s'identifie en tant que fille», dit Marie-Claude Argant-Le Clair. Un lien très fort et souvent idéalisé qui peut cependant être compromis si, par exemple, la mère ne désire pas l'enfant ou s'occupe peu ou mal de lui.

L'érosion d'un lien... idéal
En temps normal, c'est souvent à l'adolescence que surgissent les premiers conflits et qu'apparaissent des sentiments contradictoires chez la fille. En effet, en même temps qu'elle éprouve le besoin de se différencier de sa mère, l'adolescente continue de ressentir le désir de recevoir son approbation. Pour Julie, 39 ans, c'est ce passage qui n'a pas été chose facile. «Ma mère avait besoin de tout contrôler et me surprotégeait. Les conflits entre nous ont été très intenses pendant mon adolescence puisque j'essayais tant bien que mal de me libérer de son emprise.»

Cette prise d'autonomie ne se traduit pas nécessairement par une dégradation de la relation avec sa mère. «Ce qui fera en sorte qu'on passera bien au travers, c'est la qualité de l'attachement, dit Doris-Louise Haineault. L'amour, la communication, le partage... tout ça contribuera à sauvegarder une bonne relation.» Malheureusement, ce n'est pas toujours le cas. Il peut arriver que la mésentente perdure, semant dans le coeur de la fille des sentiments qui peuvent s'avérer éprouvants pour l'amour filial. Christine, 41 ans, se rappelle une enfance bercée par une mère tendre et généreuse. «Ma mère et moi étions très proches et nous nous sommes toujours bien entendues, dit-elle. Les choses se sont envenimées quand j'ai eu mon premier chum à l'âge de 16 ans.»

Vindicative à l'égard des hommes depuis son divorce, la mère de Christine n'a jamais pu accepter les prétendants de sa fille. Un sujet qui a engendré nombre de disputes au fil des années. Comme Christine s'y attendait, sa mère n'a pas non plus accepté son mari. «Ma mère le jugeait négativement et, il y a environ cinq ans, elle lui a carrément manqué de respect.» Résultat: une chicane où sa mère a éclaté en sanglots. «C'est la première fois que je la voyais pleurer! C'est là que j'ai réellement vu la femme qu'elle était, une femme meurtrie, qui n'avait pas les ressources pour s'en sortir, et ça m'a émue. Désormais, je vois la femme avant la mère.»

Ce changement de perspective a permis à Christine de se consoler de ne pas avoir une relation plus harmonieuse avec elle. «Peu après notre grosse chicane, on s'est parlé à coeur ouvert. Je lui ai dit que je la comprenais, mais que son comportement à l'égard de mon mari m'avait terriblement blessée. Cette conversation a été marquante.» Depuis, bien que mère et mari aient peu de chances de devenir de bons amis, ils entretiennent des rapports un peu plus cordiaux.
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