Psychologie

Cinquante nuances de fantasmes

Cinquante nuances de fantasmes

Shutterstock Photographe : Shutterstock Auteur : Coup de Pouce

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Cinquante nuances de fantasmes

Après avoir enflammé l’imaginaire de plus de 100 millions de lecteurs, Cinquante nuances de Grey prend d’assaut les salles de cinéma. La sulfureuse trilogie aurait-elle légitimé nos envies sexuelles les plus inavouables?

Elle n'avait jamais imaginé que des jeux de soumission et de domination pouvaient la mettre dans un tel état. En fait, Nathalie ignorait tout de ces pratiques. Elle avait 22 ou 23 ans quand elle a rencontré Carl, de qui elle a été la maîtresse pendant deux ans. «Il avait sans doute perçu que j'étais une fille plutôt ouverte d'esprit et que je ne prendrais pas mes jambes à mon cou!» lance en riant la femme de 36 ans. Se faire attacher et bander les yeux, la fessée, un peu de rudesse dans l'acte sexuel... Autant de jeux qu'il lui a proposés et auxquels Nathalie, curieuse, avide de nouvelles sensations, s'est prêtée. Avec plaisir. Beaucoup de plaisir. Un peu comme Anastasia et Christian Grey. «Sauf que malheureusement, Carl était loin d'être aussi riche!» plaisante-t-elle.

Cent millions d'exemplaires vendus. On ne parle plus ici d'un simple succès populaire, mais d'un phénomène. Littéralement. «Je pense que Cinquante nuances de Grey fait écho aux fantasmes que de nombreuses femmes portaient déjà en elles. Le livre les a peut-être inspirées, mais ne leur a pas imposé ces idées», avance Amélie Cossette, étudiante au doctorat en psychologie à l'Université du Québec à Trois-Rivières.

Les québécoises fantasment... beaucoup

Mme Cossette a mené, sous la direction du neuropsychologue Christian Joyal, un sondage dans le but de comprendre ce qu'était un fantasme déviant, aussi appelé paraphilie, dont les résultats sont parus en novembre dernier. «On a été étonnés par la variété de fantasmes qu'entretenaient les hommes et les femmes, et surtout par le fait que plusieurs personnes fantasmaient sur des pratiques associées au BDSM (bondage, domination, sadomasochisme). Il s'agissait de fantasmes plutôt communs.» De fait, à peu près la moitié des quelque 1 500 répondants, hommes et femmes, ont admis entretenir des fantasmes de cette nature, même si, selon le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l'Association américaine de psychiatrie, ces pratiques, bien qu'elles ne soient plus associées à une maladie mentale, sont toujours considérées hors norme.

«Il faut faire attention quand on dit que la moitié de la population entretient des fantasmes BDSM, car ce terme englobe beaucoup de choses très différentes, explique le psychologue et sexologue Marc Ravart. Entre une femme qui aime se faire ligoter au lit de temps à autre et celle qui a systématiquement besoin d'une grande dose de souffrance physique pour jouir, le fossé est large.» Amélie Cossette le concède. «D'ailleurs, les fantasmes purement sadomasochistes sont beaucoup plus rares que ceux relevant des jeux plus soft de soumission et domination», dit-elle.

Pourquoi cette attirance?

Comme Nathalie, plusieurs se font initier par une personne qui a l'habitude de telles pratiques, ou à tout le moins qui est prête à essayer. C'est ce qu'en a déduit Jessica Caruso au terme de son mémoire de maîtrise en sexologie sur la communauté BDSM de Montréal, publié en 2012. «Mais pour plusieurs aussi, ça semble être inscrit en eux, comme une orientation sexuelle», ajoute-t-elle. L'objectif de sa recherche n'était toutefois pas de savoir ce qui motivait les adeptes du BDSM, mais de mieux comprendre leurs pratiques et les codes qui les régissent. Pendant un an, Mme Caruso s'est donc posée en observatrice, assistant régulièrement aux soirées organisées dans un donjon de la ville; donjon signifiant ici un lieu établi le plus souvent dans une maison privée où toutes sortes d'accessoires et de mécaniques destinés au plaisir sont mis à la disposition du groupe. Son constat: «Ces soirées sont avant tout axées sur le jeu, les gens y sont aussi respectueux que dans n'importe quel club de nuit, sinon plus!» Un milieu sain, des gens de tous les âges, souvent plus éduqués que la moyenne, beaucoup de couples. «Bien sûr, il y a quelques weirdos, mais comme n'importe où», dit-elle.

Nathalie a déjà assisté à l'une de ces soirées. «C'est bien, mais ce n'est pas trop mon truc. Je préfère vivre ça en privé. Je crois d'ailleurs que c'est le cas de la plupart des gens qui ont une attirance pour ces pratiques. » La jeune femme parle, elle, de préférences sexuelles. Louise, 48 ans, croit que cette attirance pour le BDSM est naturelle, comme marquée en elle. «Je n'irais pas jusqu'à dire que c'est une orientation sexuelle, car mon conjoint et moi aimons aussi faire l'amour de façon plus traditionnelle, mais personnellement, j'ai commencé à fantasmer sur ce genre d'expériences depuis que j'ai 14 ans, grâce à Histoire d'O, de Pauline Réage.» Ce qu'elle en retire? «Un mariage qui dure!» lance-telle en riant. Mariés depuis 17 ans, Louise et son conjoint partagent les mêmes désirs depuis le début. «On a été capables de parler de nos fantasmes, de dire ce qu'on aimait, nos limites, etc. Nos jeux, c'est le piquant dans notre vie, c'est surprenant, on ne s'ennuie jamais, ce n'est jamais banal et ça a forgé entre nous un lien incroyablement fort», assure Louise.

Vouloir être dominée... Vraiment?

Si certaines femmes, plusieurs même, retirent du plaisir à l'idée (ou à l'acte!) d'être dominées, attachées, humiliées, brusquées, en expliquer les raisons profondes demeure difficile. Certains spécialistes tentent de le faire. Par exemple, un chercheur de l'Université de Northern Illinois avance que les pratiques sadomasochistes influenceraient l'irrigation du cerveau et modifieraient par conséquent l'état de conscience de ceux qui s'y livrent. Jessica Caruso corrobore. Selon elle, durant les soirées BDSM, certains étaient comme plongés dans une certaine torpeur. «Ça se produisait surtout chez ceux à qui on infligeait une certaine forme de douleur», dit-elle.

Par ailleurs, de nombreuses études ont établi un lien étroit entre l'excitation sexuelle et la peur, deux sensations produisant une décharge d'adrénaline évidente et qui, mises ensemble, exacerberaient les effets qui en découlent (battements cardiaques plus rapides, sens plus aiguisés, etc.). Or, certaines personnes pourraient être plus sensibles que d'autres à cet effet érotisant de la peur, allant même jusqu'à en devenir dépendantes. «C'est vrai que, parmi toutes les personnes que j'ai rencontrées, plusieurs étaient accros aux pratiques BDSM, dit Jessica Caruso. Elles n'avaient plus envie de vivre leur sexualité autrement, plus conventionnellement, si on veut. Je pense qu'on peut comparer ça à la pratique d'un sport extrême. Ceux qui ont ce type d'activités y sont souvent accros.» De fait, d'autres études établissent clairement que certaines personnes, en raison de leur personnalité, seraient plus attirées que les autres vers les sensations extrêmes.

Passer aux actes... ou pas

«Les personnes qui sont vraiment dépendantes de ce type de pratiques ne représentent pas la majorité, croit Louise. J'ai quelques amies qui m'ont déjà avoué leur attirance ou leur curiosité envers le BDSM, mais qui éprouvent quand même beaucoup de plaisir d'une relation sexuelle classique. C'est mon cas aussi.» Mais entre la simple attirance imaginaire d'être attachée, soumise ou violentée et le passage à l'acte, il y a un pas que plusieurs ne franchiront pas. «Jamais je n'avouerai ça à personne, mais l'idée qu'un étranger me prenne de force m'excite vraiment beaucoup, confie Joëlle, 31 ans. Est-ce ça veut dire que je souhaite que ça m'arrive pour vrai? Jamais de la vie!»

L'étude conduite par Amélie Cossette révélait que les hommes étaient beaucoup plus enclins que les femmes à vouloir concrétiser leurs fantasmes. «On devra pousser l'étude pour mieux comprendre ce phénomène, mais une hypothèse serait que les femmes sont plus sensibles aux pensées érotisantes. À elles seules, ces pensées les allument, avance Mme Cossette. Les hommes, eux, sont davantage dans l'action. Ils éprouvent donc davantage l'envie de faire ce à quoi ils pensent.» Une autre explication possible et plausible: pendant longtemps, notre société, chapeautée par une religion plutôt austère, a refusé aux femmes le droit au plaisir. Un héritage inscrit profondément en nous et dont on ne s'est pas tout à fait débarrassées.

«Cela dit, notre société est définitivement plus ouverte à la sexualité, souligne Amélie Cossette. À cause des connaissances qu'on a acquises, on peut normaliser des choses qu'on ne pouvait pas normaliser il y a quelques années. C'est très positif, et je ne crois pas du tout que ce soit dû à une banalisation de la sexualité et de la violence.» Mais même dans ce contexte plus ouvert, choisir de ne pas réaliser les scénarios qui enflamment nos pensées est tout à fait correct. «L'idée est d'être confortable avec nos fantasmes, c'est-à-dire ne pas se sentir coupable d'en avoir ni coupable de ne pas vouloir les réaliser, dit Marc Ravart. Il arrive bien trop souvent qu'un conjoint mette de la pression sur l'autre pour assouvir ses fantasmes. Dans ce contexte, il est peu probable qu'on en retire du plaisir, au contraire.» Néanmoins, lorsque le consentement est partagé, explorer des avenues moins fréquentées peut nous permettre de faire des découvertes... intéressantes! Nathalie est convaincue que plusieurs femmes s'interdisent de mettre en scène leurs fantasmes simplement pour des considérations morales. «Par exemple, une femme s'empêchera de vivre son fantasme de se faire menotter par un homme simplement parce que, rationnellement, elle trouve ça antiféministe ou immoral. Peut-être que si elle essayait pour de vrai, elle en tirerait encore plus de plaisir, ou pas. Mais au moins, elle aurait essayé! Ce qui se passe dans une chambre à coucher et à l'extérieur, ce sont deux mondes différents.»

Curieuse? Quelques conseils à retenir

  • Connaître nos limites et savoir les exprimer clairement.
  • Se sentir en confiance avec un partenaire qu'on connaît bien.
  • Ne jamais tenter une pratique avec laquelle on n'est pas à l'aise.
  • Ne jamais prendre part à un acte qui nous paraît dangereux ou avec lequel notre partenaire n'a aucune expérience. Par exemple, des jeux de suffocation.
  • Dès que quelque chose ne va pas, le dire immédiatement. Même si ça signifie tout arrêter en pleine action.
  • Ne jamais se retrouver seule si on est en position de vulnérabilité, par exemple attachée sans la possibilité de se libérer. 

 

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