Psychologie

Avoir des enfants, non merci!

Avoir des enfants, non merci!

Auteur : Coup de Pouce

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Avoir des enfants, non merci!

Quand Marie-Pierre, 28 ans, entend son entourage lui parler du bonheur de tenir un enfant dans ses bras, cela la laisse indifférente. «Ça ne me touche pas», dit-elle. Pas plus que l'idée de devenir mère ne la fait rêver. Elle a d'autres projets dans la vie.Un nouveau phénomène que ces femmes qui disent non à la maternité?

«Il existe depuis longtemps, répond l'historienne Micheline Dumont,74 ans, auteure de nombreux livres sur l'histoire des femmes au Québec. Jadis, celles qui ne souhaitaient pas la maternité devenaient religieuses, moyen socialement acceptable de ne pas avoir d'enfants.» Selon elle, nous sommes passés, avec la contraception, d'un monde où le destin était tout tracé à une société de choix.«Et pour les femmes, cela change tout.»

Au-delà des chiffres (65 % des couples ont des enfants selon Statistique Canada),du baby-boom de l'après-guerre, puis de la baisse de la natalité au Québec comme dans presque tout l'Occident, des femmes font, pour elles-mêmes, le choix de ne pas avoir d'enfants. Elles bravent les conventions sociales et mènent plus ouvertement qu'avant une vie différente.

Un non-désir à justifier
En 2010, plus besoin d'entrer en religion quand on ne veut pas d'enfant... mais il faut encore expliquer son choix à la famille, aux amis, et même à des étrangers.

Madelyn Cain, auteure américaine spécialiste de la condition féminine, a justement écrit Childless Women, A Silent Revolution (Femmes sans enfants, une révolution silencieuse) pour mettre les points sur les i à tous ceux qui la questionnaient alors qu'elle approchait de ses 40 ans. «J'ai été abasourdie de voir à quel point on attendait de moi que je désire ardemment un enfant. J'ai décidé d'écrire ce livre pour me libérer et pour documenter cette situation.»

C'est aussi le cas d'Émilie Devienne, 41 ans, auteure de l'essai Être femme sans être mère.«Lorsque j'ai annoncé que je ne souhaitais pas d'enfant, mes proches ont beaucoup réagi, dit-elle. Les amis, les jeunes mamans, ma mère aussi, quoiqu'elle ait été très compréhensive. Mais elle se demande encore qui s'occupera de moi quand je serai vieille! Et j'ai aussi perdu des amoureux parce que je ne voulais pas d'enfants.»

Madelyn Cain et Émilie Devienne jugent que la société ne reconnaît tout simplement pas aux femmes le choix de ne pas avoir d'enfant. Famille, amis et collègues leur renvoient l'image de personnes égoïstes, un brin inconscientes. «On dirait que les gens pensent qu'elles ne réfléchissent pas sérieusement à leur décision! lance Madelyn Cain. Je pense que, si cette condition de "femmes sans enfants" était respectée, les femmes pourraient faire leur choix de façon plus sereine.»

Un point de vue inédit que creuse aussi la psychologue belge Isabelle Tilmant dans son livre Épanouie avec ou sans enfant, où elle réfléchit en profondeur sur les différents rôles sociaux incarnés par les femmes et sur le statut de mère. «Je reprends un témoignage d'une patiente, relate-t-elle: "Si vous n'avez pas d'enfant, vous êtes considérée comme moitié de rien, mais si vous êtes célibataire sans enfant, alors vous n'êtes plus rien du tout."»

 

L'accomplissement de soi
«La maternité est un élément identitaire des femmes dès la naissance, explique Louise Desmarais, présidente du Centre de santé des femmes de Montréal et féministe. Encore aujourd'hui, les filles construisent leur identité de femme sur un certain nombre de comportements, et on les destine dès leur plus jeune âge à être des mères par le biais des jeux de poupée, du soin aux autres, du discours social (publicité, préjugés, normes sociales), etc. Toutefois, on questionne peu ce que j'appelle la contrainte sociale à la maternité.»

Selon Louise Desmarais, on croit la pression moins forte parce qu'on «aménage» cette contrainte. «On accepte que les femmes aient seulement un enfant et aussi qu'elles aient leurs enfants plus tard, mais fondamentalement, on continue de croire que le destin d'une femme n'est complet que si elle a des enfants. Même de grandes politiciennes, auteures et scientifiques disent que, pour elles, leurs enfants sont ce qu'elles ont réussi de mieux. C'est envoyer le message que rien ne vaut le fait d'avoir des enfants. Pourtant, ce n'est pas le cas pour toutes les femmes.»

Plusieurs patientes d'Isabelle Tilmant disent d'ailleurs regretter non pas de ne pas avoir d'enfants, mais bien plutôt d'en avoir eu...«Je me suis posé la question de l'accomplissement, témoigne Magenta Baribeau, documentariste de 31 ans née à Gatineau. Est-ce qu'on peut être femme sans être mère? J'ai compris que nombre de femmes qui ont fait ce choix se sont accomplies et pleinement épanouies. Je pense à la chancelière Angela Merkel, à Simone de Beauvoir...Enfin, il y en a plein qui ont préféré ne pas avoir d'enfant, car la maternité accapare tellement qu'il reste peu de temps à consacrer à ses ambitions ou à ses désirs. C'est correct d'oser le dire et de ne pas avoir honte de ça.» Elle a d'ailleurs décidé de réaliser un film sur le sujet (qui sortira en mai, au Québec) tant elle juge la pression sociale encore forte sur les femmes. «Je pourrais être médecin, j'ai les aptitudes intellectuelles pour exercer ce métier, or je ne le pratique pas! C'est la même chose pour la maternité: ce n'est pas parce que j'ai un utérus que je dois absolument concevoir et avoir un enfant. C'est à moi seule de décider.»

Certaines jugeront peut-être durement ces propos: tant de femmes essaient sans succès de concevoir. De plus, comment imaginer une vie sans enfants quand on a tenu le sien dans ses bras, le coeur gonflé d'amour?

 

La superwoman, un modèle dépassé
C'est que voilà, toutes les femmes n'entendent pas l'appel de la maternité ni le tic-tac de la fameuse horloge biologique. D'autres l'ont entendu, ont laissé passer le temps, mais n'ont pas voulu d'une maternité à tout prix. L'anthropologue Renée D. Dandurand, spécialiste de la famille à l'Institut national de recherche scientifique, cite le cas de femmes aujourd'hui dans la quarantaine avancée qui, selon elles, font un choix résigné. «Elles sont nombreuses à avoir fait de longues études et à n'avoir pas trouvé l'homme qui pourrait devenir le partenaire du projet familial. Elles font donc le choix de vivre dans enfants.»

C'est aussi que le féminisme est passé par là. Les femmes n'acceptent plus le modèle féminin traditionnel. Si, dans la première vague féministe, elles se sont crues capables de tout mener de front (amour, carrière, famille), celles de la seconde vague ont un peu déchanté. «Nous avons vu nos mères s'éreinter, raconte Magenta Baribeau, tenir à bout de bras la maison, la famille, un job à temps plein, sans compter le couple, qu'il ne faut pas oublier...Ce modèle de la superwoman, je n'en veux pas.» On évolue très, et même trop, lentement vers le partage des tâches, estime Micheline Dumont. «Plusieurs femmes ne sont pas prêtes à abandonner leur autonomie pour revenir à d'anciens modèles.»

«Quand on ne désire pas réellement d'enfants, qu'on n'est pas en situation d'en avoir, ou quand toutes les conditions sont réunies pour rendre la chose malheureuse, alors oui, la femme qui n'a pas d'enfant prend une décision responsable, estime Louise Desmarais. Les enfants sont trop précieux et vulnérables pour qu'on leur impose nos décisions mal évaluées, nos caprices, nos désirs fugaces. Une maternité à tout prix a des conséquences qui rejaillissent souvent sur les enfants.»

Ce qu'a refusé Émilie Devienne. «Pour dire la vérité, confie-t-elle, je trouve la vie dure...Les peines d'amour, les maladies, les pertes, les deuils: je n'ai pas envie d'infliger ça à un enfant, c'est une très lourde tâche. Et je sens que le poids de cette responsabilité est trop grand pour moi.»

Peut-on regretter de ne pas avoir eu d'enfants? «Oui, bien sûr, répond Louise Desmarais. Mais on peut nouer des liens avec des aînés, d'autres enfants, d'autres adultes, et développer ainsi des relations humaines très satisfaisantes. On peut aussi être maternelle sans avoir eu ses propres enfants. Dans la vie, on doit faire plusieurs deuils. Et pour beaucoup de femmes, ça aura été de ne pas avoir réussi leur vie professionnelle, leurs aspirations créatrices, justement, parce qu'elles auront eu des enfants.» Louise Desmarais réfléchit et confie: «Personnellement, je me serais sentie prête pour avoir un enfant que tout récemment: à avoir la maturité, la connaissance de moi-même nécessaires pour tout ce qu'implique cette responsabilité. Mais à 63 ans, il est trop tard. Cependant, je n'ai aucun regret. C'est l'histoire de nos vies, prendre des décisions et en assumer les conséquences. Pourquoi cette décision serait-elle plus tragique qu'une autre? Parce que le poids de la maternité, dans notre conception du rôle social de la femme, est immense.»

Témoignages

«J'ai toujours douté de vouloir être mère et ce, depuis que je suis petite, confie Marie-Pierre, 28 ans, qui travaille dans le milieu du tourisme. En grandissant, je ne me voyais pas comme mère. Entre les enfants, les repas, la maison, je trouvais qu'il restait bien peu de temps pour soi-même. À l'adolescence, j'essayais de me convaincre que j'en voulais, mais, dans le fond, c'était le contraire. Un jour j'ai pris conscience que je n'étais pas obligée d'en avoir, et j'assume enfin cette décision. J'adore les enfants, ils m'apprécient, mais je n'en veux pas à moi. Je doutais de moi, car j'avais un conjoint, et je me demandais ce qu'il allait penser. Il a réalisé lui aussi qu'il ne voulait pas de ce projet, et j'étais vraiment soulagée.» Marie-Pierre, 28 ans

«Bien sûr, je me suis posé beaucoup de questions. Je me suis même dit que j'étais peut-être anormale, je me sentais coupable aussi. Mais cette période est passée, et je me suis écoutée. La maternité n'est pas ce que je désire, et je ne ferai pas des enfants pour convenir à une image sociale toute faite des femmes. Je suis sûre que certaines n'ont pas envie d'avoir des enfants mais qu'elles cèdent à la pression sociale, conjugale ou familiale. Je suis consciente que j'ai une force de caractère et il en faut pour assumer le regard des autres... Je m'en suis rendu compte lorsque je me suis présentée dans une clinique et qu'une infirmière m'a mise en garde contre le vaccin que je demandais, parce qu'il pouvait rendre stérile. Je lui ai répondu que c'était ok, que je ne voulais pas d'enfants. Elle m'a dit: "Oh, tu vas changer d'idée." J'ai trouvé ça intrusif. On se connaissait depuis 30 secondes et elle se permettait d'entrer dans mon intimité! On respecte le droit des gens de manger végétarien, de croire en n'importe quelle religion, mais quand on en vient à la maternité, on se permet de juger sans retenue! Je crois que c'est là que j'ai décidé de faire mon film!» Magenta, 31 ans

«Pour moi, avoir un enfant est un don de soi, un sacrifice. C'est abandonner sa vie pour s'occuper d'une autre. Et je ne suis pas prête à faire ce choix. Plusieurs amis m'ont aussi confié que l'arrivée de leur enfant a nui à leur vie de couple. Je ne suis pas prête à ça non plus. À quoi aurais-je renoncé si j'avais eu des enfants? La passion pour ma carrière. Pas que je veuille absolument grimper des échelons, ce n'est pas ça, mais plutôt le plaisir de travailler. Et pour ça, j'ai besoin de disponibilité. Si j'étais mère, ce serait impensable. Les obligations familiales me pèsent beaucoup, j'ai besoin de ma liberté. Souvent, mes amies qui sont mères me disent que je suis chanceuse d'avoir du temps pour moi. Mais je n'ai pas eu de chance, j'ai fait un choix de vie en toute conscience. Or, tout le monde peut faire ce choix.» Sylvie, 49 ans

«Je me suis beaucoup occupée de mes frères et soeurs, ma fibre maternelle a déjà pas mal servi! Et puis, je suis écrivaine, j'ai fait le choix de la création. Si j'étais un homme, j'aurais certainement eu une femme à mes côtés qui aurait pris en charge la maison, les enfants, l'intendance, quoi... comme tant de mes confrères qui choisissent un métier de création et qui n'ont pas à se soucier de savoir si oui ou non ils pourront élever leurs enfants. Bien sûr, je suis d'une génération qui a pu choisir, mais je pense que nous payons le prix de cette liberté. Car plusieurs femmes de mon âge, également créatrices, auraient voulu avoir des enfants: mais les hommes ne nous ont pas suivies. Je pense que la société n'est pas encore prête à assumer la liberté des femmes.» Lise, 52 ans

POUR ALLER PLUS LOIN

À voir:
Bébé ou cv?, par Marie-Pierre Duval, productions Virage.
Maman? Non merci!, par Magenta Baribeau, productions Informaction.

À lire:
Épanouie avec ou sans enfant, par Isabelle Tilmant, Anne Carrière, 2008, 425 p., 34,95 $.
Être femme sans être mère, par Émilie Devienne, Laffont, 2007, 198 p., 29,95 $.
Pas d'enfant, dit-elle..., par Édith Vallée, Imago, 2005, 176 p., 39,95 $

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