Psychologie
20 avr. 2011

À quoi ressemble une gang de filles?

Par Marie-Pierre Bouchard, Coup de pouce, juin 2011

Auteur : Coup de Pouce

Psychologie
20 avr. 2011

À quoi ressemble une gang de filles?

Par Marie-Pierre Bouchard, Coup de pouce, juin 2011
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C'est le bouquet!

Véronique Raymond, 37 ans, sans enfants, est une ex-fonctionnaire devenue femme de théâtre. Stéphanie Breton, 30 ans, sans enfants, est comédienne et patineuse professionnelle. Gaële Cluzel-Gouriou, 27 ans, est artiste, entrepreneure et nouvelle maman. Véronique Bessette, 27 ans, sans enfants, est coiffeuse et perruquière. Unies par le théâtre, ces quatre artistes à l'esprit libre expriment sur scène leur besoin de défier les limites, d'avoir un impact sur le public, de brasser la cage. Elles affirment qu'ensemble elles ont l'impression d'être invincibles!

Autour de la table se déploie un groupe atypique. Bien qu'elles soient toutes les quatre fonceuses, indépendantes et dotées d'un sens de l'humour manifeste, chacune a son style, ses goûts, ses aptitudes. Ensemble, elles dégagent un intéressant mélange d'énergies: exubérance, douceur, rigolades complices et réflexions métaphysiques. Gaëlle résume joliment: «Je crois qu'on nous perçoit comme un bouquet de charme: nous avons toutes une couleur et une odeur différente, mais elles s'harmonisent parfaitement. Il y en a pour tous les goûts!» Elles se sont rencontrées dans différents contextes: certaines dans les cours de théâtre à l'école secondaire, d'autres au théâtre professionnel. Gaëlle et Véronique Raymond ont même déjà été colocataires. Les quatre sont devenues très proches en raison des nombreux projets artistiques auxquels elles ont collaboré sous le nom de Pretium Doloris. Stéphanie raconte: «Le climat en répétition est propice aux rapprochements. Et pendant les représentations, on vit en grande promiscuité.» Véronique Bessette dit trouver rassurant de faire équipe avec ces trois amies. «Ces expériences ont été magiques et déterminantes. Quand je monte un show, c'est avec elles que je veux travailler», ajoute Véronique Raymond. Assises sur des bûches ayant servi pour une production précédente, elles s'installent parfois dans le local de répétition pour concevoir leur prochain projet. Pendant qu'une tape à l'ordi, les autres sont au téléphone, histoire de dénicher des collaborateurs. «C'est toujours un plaisir de nous retrouver ainsi avec nos textes, nos portables et nos téléphones à la main, parfois aussi avec un verre de vin!»

Elles ne se voient pas nécessairement souvent, mais lorsqu'elles se lancent dans un projet, elles ne se quittent plus pendant des semaines.: «C'est le théâtre qui nous réunit physiquement, à des moments spécifiques, dit Véronique Raymond. Mais le reste du temps, il y a toujours une circulation d'information entre nous, via courriels, Facebook, Twitter, Skype. On se parle presque tous les jours, et pas forcément pour discuter théâtre.» Leur amitié va donc bien au-delà de cette passion commune. «Il n'y a pas si longtemps, j'étais dans le bain tandis que Véro Raymond me tenait la main en comptant mes contractions...» raconte Gaëlle. Elle ajoute que leur solidarité est remarquable, malgré les divergences d'opinions ou de valeurs. «Si l'une de nous vit un moment important, on vit toutes un moment important. On embarque à pieds joints dans l'aventure de chacune, on s'implique, on vit toutes les émotions par ricochet, et on se tient au courant», dit-elle.

Un moment qui a marqué leur amitié, c'est lorsqu'elles ont dû partager un secret pendant un certain temps: les premières semaines de la grossesse de Gaëlle. «Quel plaisir d'être de connivence autour d'un secret tissé de joie!» se souvient Stéphanie. Gaëlle révèle: «On était en production et ce n'était pas le bon moment pour l'annoncer. Ça m'a fait du bien de me sentir soutenue et protégée par ma gang de filles. Ma grossesse a d'ailleurs ouvert une autre facette de mon amitié avec elles.» Véronique Bessette poursuit: «J'ai senti moi-même beaucoup de soutien et de compassion lorsque j'ai été hospitalisée pendant quelques semaines, même si mes amies respectaient le fait que je préférais ne pas recevoir trop de visiteurs. Je recevais régulièrement leurs messages par Internet. Et il m'est arrivé de me réveiller et de trouver un petit cadeau sur ma table de chevet...» Elle souligne d'ailleurs que c'est un nouveau projet de théâtre qui lui a donné la force de se remettre sur pied. «Ça m'a motivée à guérir. J'avais besoin de quelque chose sur quoi centrer mon intérêt. Quand les filles m'ont dit que j'avais encore ma place dans le spectacle, j'ai été très touchée, et ça m'a donné le courage de continuer.»

Elles ont aussi été séparées à quelques occasions, notamment lorsque Gaëlle est partie pendant neuf mois suivre une formation en jeu à New York. «En plus, je traversais une rupture amoureuse. J'avais besoin d'elles. Heureusement qu'on communiquait régulièrement par courriel! Cela dit, je me suis très bien adaptée là-bas et j'ai vécu de très beaux moments. Mais lorsque je suis revenue à Montréal, j'ai réalisé à quel point il était important pour moi d'avoir mes amies à proximité. Et pour cette raison, même si j'aime l'aventure et les voyages, je ne crois pas que je pourrais à nouveau m'installer à l'étranger. Mes amies me sont essentielles.»

Elles sont quatre. Amélie Poitras, 35 ans, comptable, mère à la maison depuis 6 ans, 3 enfants de 4 à 10 ans. Madeleine Allard, 35 ans, traductrice et auteure, mère de 4 enfants de 2 à 9 ans. Laurence Letarte, 31 ans, biologiste, mère à la maison depuis 4 ans, 4 enfants de 3 à 9 ans. Sonia Bourget, 30 ans, étudiante en infographie après avoir été mère à la maison pendant une dizaine d'années, mère de 4 enfants de 6 à 10 ans. Ces jeunes mamans, qui habitent le même quartier à Montréal, se fréquentent assidûment depuis trois ans et ont pris l'habitude de se présenter comme «les quatre mères de quinze enfants».

Les filles s'affairent à préparer le souper pendant que la ribambelle d'enfants s'amuse au sous-sol. Elles rigolent et discutent de choses et d'autres, mais leurs gestes sont précis, comme l'exige l'efficacité maternelle. À les voir utiliser les mêmes expressions et, surtout, rire avec le même crescendo et la même intonation, on devine qu'elles passent énormément de temps ensemble.

C'est en se croisant régulièrement au parc du quartier qu'elles ont fait connaissance. De fil en aiguille, elles ont décidé de coordonner leurs horaires pour arriver au parc en même temps chaque matin. «Le déclic s'est fait lorsqu'on a décidé d'établir une routine à quatre, avec un horaire et des activités planifiées: heure du conte, pataugeoire, mardi-cuisine, mercredi-lunch, patin, en plus d'une multitude de projets!» raconte Laurence. «On n'a plus dérogé à cette routine et, à partir de là, on a perdu toute autonomie», blague Amélie.

Pour Madeleine, cette rencontre s'est avérée une occasion exceptionnelle: «Quand tu retrouves dans ton quartier plusieurs femmes de ton âge, qui sont chouettes, qui ont chacune trois ou quatre enfants et qui, en plus, sont disponibles, tu te dis: bingo!» Et Laurence d'ajouter: «C'est vrai, mais il y a plus que ça. C'est aussi une question de chimie: entre nous quatre, il y a eu un coup de foudre. Je me souviens qu'au début c'était tellement exaltant qu'on avait du mal à se quitter le soir!»

«On s'entraide continuellement en ce qui concerne l'éducation. Je te dis qu'on en règle, des problèmes au parc!» déclare Amélie, qui s'amuse à dire qu'elles ont des enfants collectifs. «C'est vrai, on est un clan, ajoute Madeleine. On a compris qu'il fallait établir les mêmes règles de discipline et agir en équipe lorsqu'on est ensemble; autrement, ça n'aurait pas fonctionné. On s'est adaptées au style de chacune, et ça marche à merveille!» Ainsi, explique Amélie, lorsqu'un des enfants a besoin de quelque chose, il le demande à la maman la plus proche! Sonia souligne que les enfants se comportent particulièrement bien ensemble: «Lorsqu'on distribue une collation, ils font naturellement la file pour avoir leur portion, sans se bousculer. C'est hilarant de les voir faire.» Leur amitié s'est solidifiée à l'occasion d'une fin de semaine passée dans un chalet, avec les enfants. «Il s'est passé là quelque chose de magique qui nous a transformées, raconte Madeleine. On se sentait complètement en fusion. Je me souviendrai toujours de cette anecdote: on sirote un verre de vin tandis que les enfants sont couchés au sous-sol. Soudain, une petite voix émerge dans la pénombre de l'escalier et demande à voir sa maman. Et Amélie de répondre: "Ok, mais c'est quoi, ton nom?" On a tellement ri!»

Ce moment de grande proximité fut aussi l'occasion de désamorcer une tension latente. Après une longue inspiration, Sonia prend la parole: «Quand mon fils Adrien est décédé il y a cinq ans, je connaissais déjà Amélie. Lorsque on est devenues amies avec les deux autres, je les ai mises au courant de manière un peu expéditive. J'aimais mieux les aviser d'entrée de jeu, plutôt que de me faire poser éventuellement une question malhabile qui rendrait tout le monde mal à l'aise. Mais à cette époque-là, j'entretenais une forme de colère à l'endroit des familles de quatre enfants, comme celles de Madeleine et de Laurence. Et cette colère m'empêchait de parler d'Adrien et de mon deuil. Je le "mentionnais" souvent, mais je n'en "parlais" pas.» Ce week-end-là, Laurence a entrepris de gratter le bobo. Elles ont toutes abondamment parlé d'Adrien, ce qui a ouvert les valves à propos d'une multitude de choses. «À partir de là, tout s'est réglé. J'ai pu faire mon deuil. Et même si ensemble nous avons 14 enfants vivants, nous continuons de dire que nous en avons 15», conclut Sonia.

Le clan sera toutefois bousculé au cours des prochains mois, car Laurence et son conjoint retourneront vivre à Québec, d'où ils sont originaires. «Mes proches n'en reviennent pas que je me résigne à laisser ma gang de filles de Montréal! C'est certain qu'elles ont pesé lourd dans la balance...» Amélie désamorce avec humour: «Ce n'est pas la première fois qu'on vit un déchirement. Quand Madeleine est retournée travailler, on parlait du traumatisme post-Madeleine!» Cette séparation, bien qu'elle s'annonce douloureuse, ne leur fait pourtant pas peur. Elles savent que leur amitié vivra bien au-delà des étapes qui jalonneront les années à venir.  

Un club de lecture exceptionnel

Elles sont six: Marie-Annick Boisvert, 43 ans, stratège en médias sociaux, sans enfants; Caroline Roy, 43 ans, adjointe à la direction et mère de 2 enfants; Véronique Tellier, 42 ans, gestionnaire dans le réseau de la santé et des services sociaux, mère de 2 enfants; Catherine Fouron, 42 ans, agente de développement à l'Université de Montréal, blogueuse et mère de 2 enfants; Sophie Fouron, 41 ans, chroniqueuse pigiste à la télévision, mère de 2 enfants; Élisabeth Williams, 41 ans, conceptrice visuelle pour le cinéma, designer d'intérieur et mère de 2 enfants. Certaines ont été à l'école ensemble. Aujourd'hui, elles oeuvrent dans différents domaines professionnels et se voient chaque mois au nom du Book Club, rendez-vous auquel elles ne dérogent pas depuis 1997!

Éloquentes et passionnées, elles expliquent d'emblée que leur club est exclusif: aucun homme n'est admis (pas même les conjoints) et toutes les copines qui ont voulu se joindre au groupe ont essuyé le même refus. L'initiative vient des soeurs Fouron. Catherine raconte: «Sophie et moi, on voulait se motiver à lire davantage. J'entendais des personnalités comme Ellen de Generes et Oprah parler de leurs clubs de lecture, et ça m'a inspirée. J'ai proposé à ma soeur qu'on recrute chacune deux amies.» «On est allées chercher des filles capables d'engagement, qui n'allaient pas nous lâcher au bout de quelques mois», poursuit Sophie. Elles ont eu de l'intuition, puisque le Book Club existe depuis maintenant quatorze ans.

Comment fonctionne ce club exclusif? Les six filles choisissent un livre à tour de rôle et, chaque mois, elles se réunissent autour d'un bon repas et pour en discuter. Parfois, la discussion dure deux heures. D'autres fois, elles règlent la question du bouquin en quelques minutes et se lancent ensuite dans toutes sortes de sujets personnels ou d'actualité, avec humour ou profondeur - c'est selon - comme le font généralement les gangs de filles! «On a tout vécu pendant toutes ces années: mariages, naissances, changements de carrière, dépression, maladie, décès. Et pendant ces moments importants ou bouleversants, le Book Club était notre port d'attache», soutient Sophie. «On se réunissait même dans des circonstances hors de l'ordinaire. Par exemple, lors du décès du père de Véro. Elle n'était pas des nôtres évidemment, mais on s'est rassemblées, les autres filles, et on lui a écrit un texte commémoratif, au nom du Book Club.»

Un de leurs sujets de prédilection: celui des enfants. «Lorsqu'on a commencé à avoir des bébés, les unes après les autres, on se faisait un point d'honneur de venir aux rencontres du Book Club (parfois au grand dam des papas), parce que c'était en quelque sorte notre refuge. C'était salvateur de sortir et de se retrouver.» Caroline ajoute: «On a tellement eu de discussions et de débats sur l'éducation! On n'est jamais toutes d'accord, et souvent c'est confrontant. Mais ces échanges font de nous de meilleures mères en bout de ligne. Ça sert à ça, les amies.» En quatorze ans, le Book Club a traversé une seule période de remise en question. Élisabeth explique: «J'ai envisagé de quitter le club. Je manquais de temps et je trouvais qu'on abordait parfois des sujets superficiels alors que je brûlais de parler des vraies affaires.» «J'avais aussi des doutes, poursuit Véronique. Je me sentais déloyale parce qu'il m'arrivait de ne pas lire les livres. On a eu une bonne discussion. Il fallait s'adapter à nos nouvelles réalités.» Toutes deux estiment que, dans les premières années du Book Club, elles étaient trop rigides au niveau de l'implication dans la lecture. Catherine se souvient: «Et j'ai donné un ultimatum: j'ai décrété que si l'une de nous quittait, c'était la fin du Book Club. C'était nous six ou rien!» Élisabeth conclu: «On a plutôt opté pour s'adapter, parce qu'il faut respecter le fait que la vie est faite de mouvements et d'instabilité. Cette capacité de faire preuve de flexibilité, de continuer sans juger, de ne pas générer de culpabilité, explique probablement notre longévité.» «Cela dit, je suis convaincue qu'avec l'emploi du temps que j'ai ces dernières années, j'aurais cessé de lire, n'eût été du Book Club.» Toutes approuvent, mais elles considèrent aussi qu'au-delà des livres, c'est maintenant l'amitié avant tout qui les unit. «On a surtout toujours hâte d'être ensemble. Parce que, si certaines filles se côtoient en dehors de notre cercle, il n'y a que le Book Club qui nous réunit toutes les six», souligne Véronique.

 

À LIRE: L'amie dont on rêve

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