Des réactions comme celles-là, la travailleuse sociale et médiatrice familiale Claudette Guilmaine en voit régulièrement. «La recomposition familiale résulte d'une décision d'adultes. Les enfants doivent s'adapter à une situation qu'ils n'ont pas choisie. Il est normal qu'ils réagissent... un peu ou beaucoup.» L'intensité de la réaction dépend de plusieurs facteurs, notamment les pertes subies. L'enfant change-t-il de quartier, d'école, de rang dans la nouvelle famille? S'il est enfant unique et habitué d'être le centre d'attention, l'arrivée d'une fratrie peut le déstabiliser. Du jour au lendemain, il doit faire face à des négociations pour les jouets et les sorties, et partager le parent qu'il avait auparavant pour lui seul. Mais il peut aussi être aux anges d'avoir enfin le frère dont il rêvait.
Le logement peut également être une source d'insatisfaction. Partager sa chambre, voir son fauteuil favori toujours occupé, se sentir à l'étroit dans sa maison, chercher en vain un peu d'intimité, voilà qui engendre des frustrations. «Emménager chez Jean-Claude a été une grave erreur, analyse Arielle. Sa maison portait en elle son histoire et celle de ses enfants. Avec les miens, je faisais une intrusion dans cet univers. L'intégration de nos deux familles se serait peut-être mieux déroulée si nous avions opté pour un lieu neutre.» C'est l'idéal, bien sûr, mais ce n'est pas toujours possible. Chose certaine, la réorganisation du territoire est une entreprise délicate. Il faut écouter les besoins de chacun, négocier, faire des compromis. Quand les enfants sont très jeunes et plus ou moins du même âge, la recomposition est plus facile. Les petits se considèrent assez rapidement comme de véritables frères et soeurs. À l'inverse, un écart d'âge important risque de nuire à l'établissement du lien: un ado peut être embêté d'avoir deux nouveaux petits frères sur le dos. Si tous les enfants ne vivent pas avec le couple selon les mêmes modalités, cela peut créer une difficulté supplémentaire. Par exemple, si le père voit seulement ses enfants quelques jours par mois alors qu'il vit à temps plein avec ceux de sa nouvelle conjointe, les premiers peuvent se sentir exclus et éprouver de la difficulté à s'intégrer à la famille recomposée. Sans compter qu'ils peuvent jalouser les enfants de leur belle-mère qui ont la chance, eux, de bénéficier de l'attention quotidienne de leur père. Cependant, les situations étant toutes différentes les unes des autres, il est difficile de généraliser.
Maman, m'aimes-tu encore?
Le manque d'enthousiasme initial de l'enfant s'explique également par la peur de perdre sa place dans le coeur de ses parents. «Maman m'aimera-t-elle moins?» ou «Papa aime-t-il plus les enfants de sa nouvelle blonde que moi?» Comme la recomposition implique l'arrivée de nouvelles personnes dans la sphère familiale, l'enfant a forcément moins d'attention de son parent. D'où ses craintes. Maxime n'avait que 2 ans et demi quand sa mère est tombée amoureuse de Jean-Christian. En la présence de celui-ci, la petite était bougonne et réclamait beaucoup d'attention. Pendant la période d'adaptation, Marie-Andrée n'a pas dérogé à la routine de sa petite et lui a répété qu'elle l'aimait très fort. Le jeune âge de Maxime a joué en faveur du projet de recomposition familiale de sa mère. En effet, plus l'enfant est jeune, plus il s'adapte aisément à sa nouvelle réalité. Le tout-petit peut manifester son inquiétude par des cauchemars, des caprices et des épisodes de régression. Mais, avec du réconfort, de l'affection et le maintien de la routine, tout finit par rentrer dans l'ordre.
Les choses peuvent se corser avec un enfant de 6 à 12 ans. «Il est plus conscient des pertes qu'il subit et souffre d'insécurité face à l'avenir», constate Gisèle Larouche, travailleuse sociale, médiatrice au Centre de médiation familiale Iris (à Québec) et auteure de l'ouvrage Du nouvel amour à la famille recomposée. «Il a besoin d'être informé de ce qui se passe.» On doit aussi le rassurer sur l'amour qu'on lui porte et sur la place qu'il occupera toujours dans notre coeur. Peu importe les moyens qu'il prend pour manifester sa résistance (désobéissance, boycottage du nouveau conjoint, repli sur soi, impolitesse, etc.), il a surtout besoin qu'on lui permette - sans le juger - de verbaliser ses craintes et sa peine. Cette écoute attentive, qui lui permet de se sentir compris, on la lui procure autant de fois que nécessaire. «Le droit de parole ne signifie pas que c'est à l'enfant de décider, mais bien qu'il a le droit d'exprimer ses craintes, sa tristesse et sa colère», précise Marie-Christine Saint-Jacques, professeure à l'École de service social de l'Université Laval et coauteure de La Famille recomposée: une famille composée sur un air différent. «Le seul fait de parler de ce qu'il ressent peut lui faire un bien immense.»
Les difficultés sont plus vives avec les ados, probablement du fait que tous ces changements coïncident avec une période de contestation et de recherche d'identité. Dans certains cas, les problèmes surviennent plusieurs années après la recomposition, lorsque le jeune arrive à l'adolescence. C'est le cas du fils de Sylvie, qui a maintenant 14 ans. Depuis deux ans, les accrochages sont fréquents avec son beau-père, à qui il lance régulièrement: «T'es pas mon père!» Réaction à sa situation familiale ou manifestation de l'adolescence? On l'ignore. «Ce qui est certain, c'est que l'adolescent se sert de son vécu pour s'affirmer, explique Marie-Christine Saint-Jacques. La recomposition n'est pas nécessairement la source de sa rébellion, mais elle peut constituer le prétexte idéal pour prendre ses distances.»
Cela dit, il est normal qu'un ado ait moins le goût de s'investir dans une famille recomposée, car il se prépare plutôt à quitter le nid. Il peut arriver qu'il exprime le désir d'aller vivre avec son autre parent. L'ouverture d'esprit est la meilleure stratégie. On peut lui proposer un marché: il continue de vivre avec nous pendant six mois, puis on évaluera la situation par la suite. Après avoir consulté notre ex, on peut aussi acquiescer à sa demande, en exigeant qu'il s'engage pour un certain délai: «Si tu vas vivre avec ton père, c'est au moins pour un an.» Autrement dit, pas question qu'il se promène d'une maison à l'autre au gré de ses humeurs ni qu'il se serve de cette possibilité pour faire du chantage émotif. Par ailleurs, on se rappelle que l'adolescence entraîne souvent pour les parents séparés la réévaluation de la formule de garde, qu'on vive ou non dans une famille recomposée.
Prendre son temps
Pour faciliter l'adaptation de nos mousses, on y va en douceur. Avant de cohabiter, on multiplie les occasions de tisser des liens entre notre amoureux, ses enfants et les nôtres, on apprend à se connaître, on prépare notre petit monde. «J'ai attendu cinq mois avant de présenter mon amoureux à ma fille, raconte Marie-Andrée. Pendant deux ans, il n'a passé que les fins de semaine avec nous. Maxime s'est habituée à lui graduellement. Même chose pour Jean-Christian, qui ne savait pas ce que c'est que vivre avec un enfant.»
Pour atténuer les tensions, Arielle et Jean-Claude ont instauré un rituel: les jeudis soir, chacun sortait seul avec ses enfants. Une initiative qu'approuve Claudette Guilmaine. «C'est un bon moyen de réconforter les enfants et de nourrir le lien particulier qui nous unit à eux.» Marie-Christine Saint-Jacques fait pour sa part une mise en garde: «Il faut veiller à ce que cela ne devienne pas une façon de fuir les conflits.» Autrement dit, oui s'il s'agit d'un moment privilégié, non si c'est en réaction à une chicane. On n'oublie pas non plus de planifier des activités plaisantes qui réunissent toute la nouvelle famille, histoire de favoriser un rapprochement et de susciter un sentiment d'appartenance entre les fratries.
Il faut également faire preuve de doigté envers la progéniture de son conjoint. Dans un premier temps, mieux vaut lui laisser la discipline entre les mains, car l'enfant ne considère pas le beau-parent comme une figure d'autorité. «Avant d'encadrer l'enfant, le beau-parent doit développer une relation harmonieuse avec lui, explique Marie-Christine Saint-Jacques. Il doit s'intéresser à lui et lui tendre des perches, comme l'aider à faire un devoir ou cuisiner des biscuits avec lui.» Vouloir en faire trop, trop vite constitue une grave erreur. «L'enfant risque de résister davantage», prévient Gisèle Larouche.
Enfin, il faut arriver à harmoniser deux cultures familiales parfois bien différentes. «Si on ne fait pas consensus, la vie de famille risque de devenir un champ de bataille, soutient Claudette Guilmaine. Il faut s'attendre à faire des compromis.» Ainsi, les règles de la maisonnée doivent être les mêmes pour tous. On doit s'assurer qu'il n'y ait pas de grande disparité entre les façons de traiter les enfants des deux fratries, surtout s'ils ont sensiblement le même âge. «Il est impossible de créer une bonne entente entre eux si on leur impose une heure de coucher différente», donne en exemple Marie-Christine Saint-Jacques. Les sentiments d'injustice et de jalousie sont inévitables si on est stricte avec nos enfants alors que notre conjoint est permissif avec les siens. À l'inverse, selon Gisèle Larouche, le parent adepte du deux poids, deux mesures qui prend parti pour ses enfants constitue un obstacle majeur à l'harmonie souhaitée. En fait, le traitement égalitaire est le meilleur atout pour des relations harmonieuses.
Que faire si notre enfant déteste notre nouveau partenaire ou ses enfants? Évidemment, on ne peut le forcer à aimer un beau-père ou des frères et soeurs qui lui tombent du ciel. Si la chimie est inexistante, on lui accorde une écoute attentive pour tenter de comprendre ce qu'il vit et lui permettre de se vider le coeur. On lui demande toutefois de faire des efforts pour se montrer courtois et coopératif. Et, surtout, on exige le respect, une condition essentielle pour que l'atmosphère familiale soit vivable.
Un défi à relever
La résistance des enfants, les difficultés d'adaptation de tout un chacun et les rôles à redéfinir mettent à rude épreuve la solidité du couple. Les remises en question sont inévitables. Pas étonnant qu'une famille recomposée sur cinq ne passe pas le cap des trois premières années (données du Conseil de la famille et de l'enfance). Manon, qui a vécu un an avec un homme qui avait la garde partagée de sa fille de 7 ans, en sait quelque chose. La petite la rejetait, car elle vivait un conflit de loyauté avec sa mère, qui n'acceptait pas la rupture et ne décolérait pas. «J'ai laissé mon amoureux parce que je ne trouvais pas ma place entre lui, sa fille et son ex. L'ambiance était infernale. Tout ce qu'il me restait à faire était de m'effacer.»
Les 7 étapes de la recomposition
1. La fantaisie. On idéalise la nouvelle famille. On sous-estime les difficultés.
2. L'immersion. La réalité nous rattrape. C'est le choc des cultures. On prend conscience des différences et des tensions qui s'ensuivent. Les enfants manifestent leur peine et leur inquiétude par des comportements inadéquats.
3. La prise de conscience. Cette étape est caractérisée par l'ambivalence. Le beau-parent se sent exclu de la famille. Le parent est déchiré entre son partenaire et ses enfants, et se sent coupable de leur imposer ces perturbations.
4. La mobilisation. Chacun exprime ses besoins de façon plus énergique et pose ses limites. Le beau-parent peut réclamer des changements pour se sentir chez lui dans cette famille. Le parent peut lutter pour le statu quo, car il veut éviter un plus grand bouleversement à ses enfants. Chacun veut que ça change... à son avantage. À cette étape, les conflits entre les conjoints sont plus intenses. Plusieurs couples ne passent pas au travers.
5. L'action. On pose des gestes pour améliorer le fonctionnement familial. On instaure de nouvelles règles et de nouveaux rituels. Les enfants et le beau-parent commencent à interagir sans l'intermédiaire du parent.
6. Le rapprochement. Les choses se placent. Le beau-parent se sent chez lui. Le parent a cessé de se sentir coincé entre son conjoint et ses enfants qui, pour leur part, ont développé une belle relation avec le beau-parent.
7. La résolution. Les relations entre les membres de la famille se consolident. Une histoire familiale commune émerge.
Inspiré des travaux de Patricia Papernow, chercheure et clinicienne américaine.
Des ressources











