Santé
20 juil. 2011

La bouffe et moi

Par Karine Vilder et Marie-Pierre Bouchard, Coup de pouce, septembre 2011

Auteur : Coup de Pouce

Santé
20 juil. 2011

La bouffe et moi

Par Karine Vilder et Marie-Pierre Bouchard, Coup de pouce, septembre 2011
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Qu’on l’associe au plaisir, à la culpabilité ou à une corvée, on entretient toutes un lien particulier avec la nourriture. 14 personnes nous expliquent ce que la bouffe représente pour elles.

Un peu de bonheur

«Ce n'est pas bien difficile pour mes proches de savoir comment je vais: ils n'ont qu'à regarder le contenu de mon assiette! Quand je me sens bien, elle est pleine d'aliments santé. Quand je file un mauvais coton, je peux avaler les pires cochonneries vendues sur le marché. En me permettant absolument tout ce dont j'ai envie - et ça va des jelly beans aux pogos surgelés -, j'ai l'impression de m'offrir une cure anti-frustrations. Comme ces écarts occasionnels me procurent un plaisir immédiat, ils éloignent, le temps d'une collation ou d'un repas, les soucis qui me pèsent sur la patate. Quand je suis mal dans ma peau, chaque seconde de petit bonheur compte et, de petit bonheur en petit bonheur, je finis presque toujours par retrouver le sourire.» - Mélissa, 26 ans

Exit les conserves!

«J'ai grandi dans une famille où les soupes, les macédoines de légumes, les sauces à spaghetti, les salades de poulet, les tartes et même les vinaigrettes étaient achetées toutes faites. Dans de telles conditions, bien manger a vite été pour moi synonyme de restaurants, car je ne me régalais vraiment que les soirs où on échappait aux mets "préfabriqués". Pendant toute ma jeunesse, je n'ai donc pas été très gourmand. Voir ma mère ouvrir une boîte de conserve ne m'a jamais mis l'eau à la bouche et, encore aujourd'hui, la simple vue d'une conserve ou d'un plat du commerce me donne mal au coeur. Pour moi, bien manger est maintenant synonyme de popote maison et, à moins d'être très mal pris, ma femme et moi préparons tout nous-mêmes, ketchup et mayonnaise inclus.» - Louis, 33 ans

Du carburant et rien d'autre

«Pour moi, la nourriture n'est pas très importante. Durant de nombreuses années, je ne prenais d'ailleurs qu'un méchant déjeuner afin de mettre du carburant dans la voiture et ne pas tomber malade. Je l'engloutissais et j'étais débarrassée pour la journée! En fait, j'ai de l'appétit quand je partage mon repas avec des gens. Manger seule, c'est comme s'entraîner seule: c'est plate. Si on le fait avec quelqu'un, ça devient beaucoup plus agréable. Depuis un an, mon chum me prépare des lunchs pour s'assurer que je mange le midi. Et comme je déteste le gaspillage, je leur fais honneur.» - Josette, 47 ans  

Un combat de tous les instants

«J'ai beaucoup travaillé pour perdre du poids en optant pour l'exercice physique et une alimentation saine. J'ai ragé, j'ai eu faim, j'ai succombé, j'ai culpabilisé, je me suis questionnée sur mes motivations, j'ai été obsédée par les calories, par l'exercice physique, j'ai cassé les oreilles de mon entourage avec tout ce qu'il était bon ou non de manger... bref j'ai développé une véritable obsession face à la nourriture.

«J'ai atteint mes objectifs et je suis fière de ce que j'ai accompli. J'ai découvert en moi une motivation hors du commun. Ma vie a changé complètement. Mais je dois encore me battre tous les jours, telle une toxicomane, contre la petite voix diabolique qui me souffle à l'oreille de manger une bonne poutine ou d'aller dévaliser le comptoir de bonbons du dépanneur. Je passe par toute la gamme des émotions chaque fois que je vais au restaurant et lorsque que je vois les gens s'empiffrer autour de moi. Je me sens coupable quand je triche. J'ai l'impression que le simple fait de regarder un morceau de gâteau me fait prendre du poids. Si j'ose déserter le gym pendant quelques jours, j'en ressens tout de suite les méfaits. Et je peste contre ces filles minces qui mangent comme trois et qui m'avouent avec le sourire qu'elles ne font pas du tout d'exercice. Ironiquement, je pense beaucoup plus à la nourriture depuis que je travaille à maintenir mon poids santé. Il n'y a plus rien qui entre dans mon organisme qui n'ait été étudié et analysé.» - Jennifer, 29 ans

Improvisation libre

«Je me suis mis à cuisiner il y a une dizaine d'années pour aider ma conjointe et... pour me détendre! Après une journée passée dans les calculs et les fichiers Excel, je trouve qu'il n'y a rien de plus zen que de couper des carottes, éplucher des patates ou touiller une vinaigrette: ça occupe les mains sans nécessairement accaparer tout l'esprit. Et comme je cuisine à l'instinct, en associant intuitivement les ingrédients selon le nom des plats, j'exploite aussi mon côté créatif. Par exemple, la première fois que j'ai fait des steaks au poivre, j'ai enfoncé de gros grains de poivre dans la viande! C'était sympathique, mais ça n'avait rien à voir avec la vraie recette. Chaque fois que j'essaie quelque chose de nouveau (récemment, c'était du baba gannouj), j'ai l'impression d'inventer, alors que je n'invente rien du tout!» - André, 50 ans

Manger sans cuisiner

«Moi, faire une liste d'épicerie? Yark! Je n'aime pas du tout cuisiner et je ne me suis jamais sentie concernée par cette corvée. Pour moi, le plaisir se trouve dans la dégustation, pas dans les tâches ingrates et répétitives liées à la préparation des repas! Mon premier chum, après avoir longtemps vu sa mère préparer de délicieux repas, s'est tout naturellement porté volontaire pour officier aux chaudrons chez nous. Par un drôle de hasard, mon conjoint actuel se débrouille lui aussi très bien de ce côté-là; il cuisinait d'ailleurs souvent pour ses colocs à l'époque où je l'ai rencontré. Quand je me suis installée avec lui, j'ai donc continué à le laisser s'occuper de la popote. La seule chose que je trouve dommage, c'est de ne pas pouvoir transmettre d'héritage culinaire à mes enfants. Et c'est sans doute pour ça que je consigne, depuis plusieurs années, toutes les recettes de leur père dans notre gros recueil familial.» - France, 52 ans

Toujours coupable!

«Après une enfance à me faire interdire les sucreries, je m'en suis donné à coeur joie quand j'ai acquis mon indépendance. Il n'y avait pas de fruits et légumes frais dans mon premier appartement. En moins d'un an, je suis devenue obèse. Une thérapie m'a permis de comprendre que je me servais de la nourriture pour combler un vide, pour calmer mes peines, mes angoisses et mon mal de vivre. Avec les années, ma santé se détériorant, je n'ai pas eu le choix de me prendre en main. Je me suis fait poser un anneau gastrique l'an dernier et j'ai perdu beaucoup de poids. J'ai repris confiance en moi, je me trouve belle. Mais est-ce que je me sens encore coupable? Oui! Dès que je prends une bouchée de chocolat, ou même simplement une gorgée du jus de pomme de mon fils, je ressens cette culpabilité. Si je ne perds pas de poids pendant une semaine, je hurle à la terre entière que ce n'est pas juste.

«Dans les soupers de famille, je me sens observée, jugée. C'est alors plus fort que moi: je prends une part de gâteau devant tout le monde, comme pour prouver que je contrôle mon poids sans me priver. Mais au fond, je meurs de trouille d'engraisser à nouveau. Même si je comprends que la bouffe ne guérit pas le mal de vivre, même si j'ai un anneau gastrique qui ne me permet de manger que de petites portions, j'ai toujours faim dans ma tête. Et de cela, je me sentirai toujours coupable.» - Isabel, 39 ans

Un symbole d'amour

«La nourriture, pour moi, c'est une célébration de la vie. C'est donc surtout mon appétit qui est affecté par mes émotions. Si je suis heureuse, je mange. Si je suis anxieuse, je n'ai pas faim. D'ailleurs, j'ai souvent perdu beaucoup de poids à la suite d'épreuves difficiles (ruptures amoureuses, deuils). Certains mets me rappellent toutefois de beaux souvenirs ou me réconfortent. C'est le cas chaque fois que je mange des tartines au fromage de chèvre chaud. Tout à coup, j'ai 6 ans et je pense à ma Mamie française, qui nous réservait tout un festin chaque fois qu'on allait la voir dans le Sud de la France. Elle allait chercher pour nous des petits chèvres tout frais, qu'elle nous servait fondants sur une baguette bien craquante badigeonnée d'huile d'olive. Comble du bonheur, elle nous servait au dessert son sorbet à l'abricot, fait avec les fruits mûrs et gorgés de soleil de son propre jardin, pelés avec précaution. Enfant, je dévorais le tout avec insouciance: ça goûtait les vacances! Aujourd'hui je comprends que ça goûtait aussi la générosité.» - Marie-Claude, 33 ans

Quand la maladie nous coupe l'appétit «Jusqu'à l'âge de 30 ans, mon rapport avec la nourriture était agréable. Dans ma famille, les réunions étaient et sont encore prétextes à de bons repas. Mais, petit à petit, sont apparus des problèmes intestinaux. À l'âge de 39 ans, le couperet est tombé: maladie de Crohn, à un stade assez avancé. Mes différents épisodes d'hospitalisation, ainsi qu'une résection intestinale, m'ont grandement éprouvée. J'ai notamment passé 6 mois à me nourrir exclusivement d'Ensure, un substitut alimentaire liquide. Ce fut une véritable épreuve, comme un deuil. Inévitablement, on réagit en se repliant sur soi, puisque le partage d'un repas est un acte social important. Il faut réaliser qu'une journée est ponctuée par trois repas et qu'en être privée, c'est rompre avec des repères qui nous accompagnent depuis la petite enfance. Alors que la nourriture est censée être source de réconfort et de plaisir, elle génère brusquement l'angoisse et la peur d'être malade.

«Je vais bien, maintenant. Cependant, toute ma vie je devrai m'alimenter un peu à contre-courant: moins de fibres, de fruits et de légumes - et pas n'importe lesquels! Si je m'écarte des limites qui sont les miennes, j'en paie le prix. Afin d'éviter les hospitalisations et les complications, j'ai appris à assumer avec réalisme et sérénité les contraintes alimentaires qui me sont imposées.» - Diane, 59 ans

Une passion à partager

«Il y a quelques années, j'ai été touchée par une espèce d'urgence et j'ai pris la décision de réaliser un rêve. J'ai largué ma carrière et j'ai ouvert mon épicerie fine. Depuis, ma vie est "al dente", juste à point! Au début, mes compatriotes témiscabitibiens n'étaient pas nécessairement à l'affût des tendances culinaires. Si certains étaient fous de joie d'avoir enfin une épicerie fine en région, d'autres n'osaient même pas y entrer. Mais, grâce à mon enthousiasme, j'ai réussi à piquer la curiosité culinaire d'un grand nombre de gens.

«La cuisine est dans ma vie comme le besoin de créer pour un artiste. Mon conjoint est pareil, et nous inculquons ce plaisir à nos enfants. Mes amis, mes voyages, mon commerce: la bonne bouffe anime vraiment toutes les sphères de ma vie. La nourriture est pour moi un symbole de calme et de réconfort. Quand je crée un plat, je ne pense à rien, je flotte. Tous les jours, je concocte des plats colorés qui sortent de l'ordinaire. C'est ma manière de m'exprimer. Vive les textures et les arômes! Vive la nouveauté! Je suis constamment à l'affût pour trouver des produits de qualité qui sauront gâter mes papilles, qui, soit dit en passant, sont devenues plutôt exigeantes avec le temps!» - Mélanie, 35 ans

Craquer pour le sucré

«Je me nourris généralement bien. Principalement végétarienne, je consomme beaucoup d'aliments biologiques. Paradoxalement, malgré ce souci de manger sainement, je suis une vraie "bibitte à sucre"! Ça remonte à mon adolescence, où j'ai mangé des quantités phénoménales de bonbons, peut-être pour compenser le mode de vie granola de mes parents.

«Les rages de sucre me prennent surtout quand je dois passer toute la journée devant l'ordinateur. Je suis une personne très énergique, qui a besoin de bouger, et je me sens parfois frustrée de devoir travailler assise. Alors, je pense que je mange mes émotions. Ça m'envahit tout d'un coup et ça devient une obsession: je ne peux plus me concentrer, il me faut ma dose. Ne me parlez pas de manger une orange ou des fruits secs: ça ne fonctionnera pas! Il me faut du chocolat, une pâtisserie, un dessert... Une fois que j'ai eu ma ration, je me sens détendue et je peux penser à nouveau. Mais chaque fois, je ressens de la culpabilité et j'aimerais trouver une autre façon de canaliser mon besoin de faire diversion quand je passe trop de temps devant mon ordinateur.» - Julia, 28 ans

Dur compromis

«Pendant quelques années, j'ai été exclusivement végétalien. J'en retirais une impression de légèreté et de pureté, une sensation de bien-être généralisé. Là où j'ai dû abdiquer, c'est socialement. J'aime les fêtes et les repas au restaurant, j'ai besoin d'être entouré. Impossible d'être végétalien dans ces conditions: c'est encore beaucoup trop marginalisé. J'ai fait ce constat avec une certaine amertume. Je déteste suivre le troupeau et me conformer; ce n'est pas dans ma nature. J'ai donc opté pour un régime essentiellement végétarien, mais je suis ouvert à certaines viandes lorsqu'elles sont certifiées biologiques et je favorise toujours l'achat local. Tant qu'à manger des germinations seul dans mon coin, j'aime autant mettre de l'eau dans mon vin... et des oeufs (bio!) dans mes brunchs du dimanche.» - Philippe, 40 ans

Chef ou maman?

«Enfant, j'avais hâte "d'être dans le futur" pour remplacer les repas par une pilule! Pour moi, manger était plus une perte de temps qu'autre chose. Mais quand j'ai quitté la maison pour voler de mes propres ailes, je me suis ouverte à toutes les cuisines du monde, et la bouffe est devenue source de grand plaisir. Je me suis juré que je ferais découvrir un monde de saveurs à mon enfant, le jour venu.

«Ironiquement, mon fils (11 ans) est difficile et conservateur. Pour lui, de la viande, des patates et des petits pois "comme chez grand-maman" constituent le summum de la gastronomie. J'ai bien essayé de lui faire aimer les pitas et l'hummus pour ajouter de la variété à sa boîte à lunch, mais lui préfère manger des sandwichs au jambon cinq jours par semaine. Tout ce que j'adore manger, comme la cuisine asiatique et méditerranéenne, il déteste! Je trouve tellement dommage de ne pas pouvoir partager cette passion avec lui. «J'ai longtemps été déçue et frustrée du fait qu'il soit difficile. Mais, au fil des ans, je me suis efforcée de ne pas rendre l'heure des repas désagréable pour autant. Sans le culpabiliser, je respecte ses goûts et ses limites tout en suscitant son intérêt pour les plaisirs culinaires. Mais je ne lâcherai pas le morceau, car ça me tient vraiment à coeur. Si j'ai pu changer et voir mes goûts se développer, c'est possible pour lui aussi.» - Marika, 35 ans

Une corvée tendance?

«Aujourd'hui, c'est hyper-valorisé de bien cuisiner. Les émissions de cuisine et les livres de recettes abondent! Et moi? J'adore manger, je suis une vraie gourmande qui raffole des desserts et des pâtisseries. Mais cuisiner? Seulement quand je n'ai vraiment pas le choix! En fait, je ne ressens aucun plaisir à m'affairer aux fourneaux. C'est pour moi une corvée et une grande source de stress. Honnêtement, il m'était plus facile de vivre mon incompétence et mon désintérêt au grand jour à l'époque de Sex and the City (dont l'héroïne ne savait pas cuisiner) qu'à celle de Un souper presque parfait...» - Marie-Julie, 37 ans

 

À LIRE: Manger: pourquoi est-ce devenu si compliqué?

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