Vie de famille

Des enfants, ça dérange!

Des enfants, ça dérange!

Des enfants ça dérange Photographe : François Dourlen Auteur : Manal Drissi

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Des enfants, ça dérange!

On l’appelait Le bonhomme sept heures. Il venait geindre sur son balcon chaque fois qu’on faisait du bruit dans la ruelle entre les rues Clark et St-Urbain.

« On s’entend p’us penser, icitte! Vos parents vous ont pas appris à vivre, vou’z’autres? ». On était beaucoup, de tous les âges, à s’approprier la ruelle tous les jours, été comme hiver. Elle était le témoin indéfectible de la richesse de nos imaginaires ; la scène de nos pièces de théâtre et de nos chorégraphies ; le royaume de nos forts de neige ; on l’improvisait piste de course ou monde parallèle à notre guise, interrompant nos missions intergalactiques pour laisser passer les automobilistes.  

Le bonhomme sept heures, selon les commères de la rue, était devenu malcommode suite au décès de sa femme. C’était un vieux solitaire bourru, pas méchant. Alors on tolérait ses humeurs.   Quand ses plaintes étaient jugées excessives par l’un des parents à portée d’oreille, le vieil homme était appelé à faire preuve d’indulgence – parfois plus sèchement que d’autres –, et les enfants à faire moins de bruit. La consigne d’un parent valait pour tous, et si elle était enfreinte, tous étaient appelés à rentrer.   Un village, en pleine métropole.  

Je n’ai même pas trente ans et je lis dans le journal que des gens mettent en demeure leurs voisins parce que le bruit des enfants qui jouent dans la cour les dérange. Que dans certaines villes du Québec, il est interdit pour les enfants de jouer dans la rue. Que des banlieues froncent les sourcils devant les parties de hockey de rue et les paniers de basket. Et pour ajouter insulte à injure, on invite en parallèle les parents à encourager l’activité physique chez leurs jeunes.  

Que s’est-il passé en vingt ans pour que la rue devienne si hautaine?   Et pas seulement la rue. Des propriétaires  refusent de louer aux parents de jeunes enfants. Des commerces se réservent le droit de ne pas  les servir, d'autres leur interdisent carrément l’accès pour accommoder leur clientèle. Les intolérants au gluten ont leurs propres restos, pourquoi pas les intolérants aux enfants... Le problème, c’est qu'insidieusement, l’intolérance est devenue un motif valable pour justifier la bêtise.  

L’an dernier, une salle de spectacle sur St-Laurent a cumulé plus de 10 000$ en constats d’infraction suite à des plaintes de bruit de la part de la locataire d’un appartement deux étages plus haut. C’est comme si j’emménageais au-dessus d’une boulangerie et me plaignais de l’odeur du pain. Au-delà du droit individuel, il y a aussi l’effort. Celui d’être raisonnable et conséquent.

Pour la première fois de son histoire, le Canada compte plus de personnes âgées que d'enfants. Comment se fait-il que dans une société qui compte de moins en moins d'enfants, ils dérangent de plus en plus?  On dira que les enfants-rois et les parents-valets y sont pour beaucoup, mais c'est un diagnostic qu'on semble servir à toutes les sauces pour justifier l'essoufflement de notre tolérance collective. Encore faudrait-il savoir dissocier un enfant-roi d'un qui est tout simplement en vie, et un parent laxiste d'un parent à boute. Toute la rigueur disciplinaire du monde n'empêchera pas les enfants d'être... des enfants.  

Il est déraisonnable d'attendre des plus novices d'entre nous qu'ils ne transgressent pas les règles sociales si posément établies. Il est inconséquent de leur demander d'apprendre à vivre en société quand on les en exclut de plus en plus.   Leur nature irrévérencieuse peut certainement être dérangeante ou envahissante (et quand elle persiste vers l’âge adulte, l’irrévérence se fait poivrer). Si on dit que la vérité sort de leurs bouches, c'est que les enfants sont fidèles à eux-mêmes sans égard pour le contexte. Leur effronterie fait partie intégrante de la franchise qu'on dit admirer chez eux.  

Et si l'on parlait des citoyens-rois, dont le petit confort individuel précède toute chose. Pour qui visiblement, profiter du lazy boy et de la télé financés sur 12 mois dans le silence est un droit fondamental, mais céder un tronçon d’asphalte aux enfants des villages urbains est un accommodement déraisonnable.  

En espérant que les enfants fassent preuve d’une plus grande tolérance que nous, quand ce sera à leur tour de nous accommoder.  

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