Loisirs et culture

Rencontre avec Julie Le Breton

Maude Chauvin Auteur : Coup de Pouce Crédits : Maude Chauvin

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Rencontre avec Julie Le Breton

Au moment de notre rencontre, en novembre dernier, Julie revenait de tourner Paul à Québec. Elle connaissait déjà Louise Portal - qui jouera sa mère, dans le film -, mais là, les deux femmes venaient de passer plusieurs jours ensemble, d'abord à Saint- Nicolas, près de Québec, puis sur une jolie petite île, à Châteauguay. «Le matin, Louise, que j'appelais "ma fausse mère", descendait se faire maquiller, puis elle remontait dans sa chambre pour écrire. Trois pages par jour. Méchante discipline! Quelle femme! Elle est épanouie, gourmande, sensuelle, coquine... et elle est libre! Quel modèle! J'ai décidé de l'imiter.» La question s'impose: Toi, Julie, es-tu là dans ta vie? Sa réponse est spontanée. «Pas encore! Mais sais-tu quoi? C'est par là que je m'en vais!»

Naissance d'une rebelle

Julie m'annonce qu'en casting elle est considérée comme bien en chair. «Pendant Mauvais Karma ou Toute la vérité, c'était trop facile de me dire qu'il fallait que je perde 10 livres pour la saison suivante parce que je portais des robes ajustées et que ça me causait un petit bourrelet. Je le vois, à la télé, le petit bourrelet! Mais là, j'en suis à me dire que je suis normale. Je ne suis ni maigre ni grosse. Je suis athlétique. Et j'ai le corps que j'ai! Je remercie tous ceux qui ont le cran et la sincérité de mettre à l'écran des femmes avec un corps normal. C'est le fun qu'une fille de 18 ans voie une actrice à la télé qui a un peu de cellulite sur les cuisses. Je refuse qu'on nous enfonce dans le crâne que maigre, c'est beau!

Ouf. Moi qui craignais la langue de bois d'une actrice qui veut garder son mystère et ne se mouille jamais, j'avais tout faux! «Mais qu'est-ce qu'ils ont tous, les journalistes, à craindre cela? Je ne suis simplement plus capable de parler de ma crème de nuit, de ce que je mets sur mes toasts le matin ou de l'endroit où je me fais couper les cheveux! Je veux bien discuter de mon évolution, de mon parcours de femme, de mon métier d'actrice, mais me sentir réduite à un panneau publicitaire qui fait la promotion de mes bonnes adresses, non merci! J'ai déjà dit à un journaliste que j'aimais le fromage La vache qui rit. Cette information - capitale, on s'entend - a été reprise partout, si bien que les relations publiques de la compagnie m'ont envoyé une caisse du produit à la maison! Là, écris que je suis une fan de Chanel et que j'adore Dolce & Gabbana!»

Cette fan de Chanel, donc, est née à Arvida, de parents acadiens, et a grandi à Genève, en Suisse, puis a fait son entrée à l'école secondaire à Cleveland, dans le Midwest américain, après un court passage au Québec. C'est papa, en poste chez Alcan, qui faisait voyager la famille. «Au départ pour les États-Unis, je ne voulais plus déménager. J'ai exigé un chien. Et je l'ai eu!» Mais au fond, elle sait que nombreux déménagements ont participé positivement à façonner sa personnalité. Et puis, elle ne joue pas à l'autruche: vivre en Suisse, ça n'a rien de banal. «Ç'a été comme une bulle de rêve. Mes parents et mes deux soeurs aînées, adolescentes, se sont ouverts à l'Europe. Pour moi et mon petit frère, c'était peut-être moins marquant, mais (en le disant, elle change d'avis) non! Sur 25 jeunes, il y avait 23 nationalités différentes. Un enfant ne peut pas rester insensible à ça. Très tôt, l'ouverture à l'autre, ça voulait dire quelque chose pour moi. J'ai appris qu'au fond, on était tous pareils. Ou plutôt qu'on ne l'était pas, justement, mais qu'il ne fallait pas avoir peur de nos différences.»

C'est là aussi, chez les Helvètes, que Tristan, son professeur de quatrième année, lui a donné le goût de lire. «Tous les matins, il nous lisait un passage des Misérables. Il m'a récité de la poésie. Il m'a fait écrire de la poésie. Il m'a fait monter sur scène. Je viens d'une famille où c'est loud. Tout le monde parle fort, sauf mon père, et c'est le festival de la grosse personnalité. Monter sur scène m'a permis d'avoir l'attention. Quand j'ai découvert ce pouvoir- là, ça a été une révélation. J'avais l'impression non seulement d'être entendue, mais d'être écoutée.»

Après la Suisse, c'est le choc! Dans la blanche banlieue de Cleveland, homogène et conformiste, tout le monde porte les mêmes vêtements et encourage la même équipe sportive. Le patriotisme, preuve de force et d'union pour les Américains, s'impose en même temps que l'entrée au secondaire. «J'ai vite compris que, si tu remets en question quoi que ce soit dans un tel milieu, tu es un traître. À 12 ans, je vivais ma première leçon d'intégration.»

Elle y passe quatre ans avant de rentrer au Québec. «C'est ici que j'ai eu un véritable choc, en fait! Les ados québécois avaient une telle autonomie! J'ai trouvé ici une immense liberté, au grand désarroi de ma mère. J'ai commencé à mentir, à faire les 400 coups, à dire ce que je pensais, parfois juste pour le plaisir de provoquer, à porter des pantalons d'armée et à sortir avec un punk. Wô! Fin de la petite fille rangée, de la cute petite tomboy. Dieu merci, mes piercings dans le nez ont guéri. Mais pas mon côté rebelle. Il est là, bien nourri, bien vivant.»

En route vers soi

Elle parle de rébellion, mais elle n'a pourtant rien de la femme en pleine crise tardive d'affirmation. Elle remarque simplement que sans enfant, alors qu'elle aura 40 ans en septembre, elle a l'impression de nager à contre-courant. «C'est malade! C'est un virage radical! C'est le règne de la mère. Les filles au tournant de la trentaine-quarantaine ont décidé de faire des bébés, et les filles dans la vingtaine aussi! Ce qui fait que deux, presque trois décennies en même temps ont remis la notion de famille au goût du jour! J'ai bien essayé d'en faire, mais ça ne s'est pas produit.»

Julie sent qu'il y a beaucoup de jugement par rapport aux femmes qui vivent sans enfant. Elle s'est même fait demander comment elle pourrait jouer une mère, elle qui n'avait pas d'enfant. «Il se trouve des gens pour me dire: "Ben oui mais... (sur le ton de «Ma pauvre...») tu travailles tellement!" Pis ça se peut, désormais, que je leur réponde, sur le même ton: Ben oui, mais... mange donc de la marde! Ces dernières années ont été tellement occupées par mes tentatives d'avoir un bébé que là, j'ai juste envie de vivre. J'ai envie de recommencer à voyager comme je le faisais avant. J'ai envie d'être déstabilisée, d'aller vers l'Autre dans le grand sens du mot, de perdre mes repères pour retrouver qui j'étais avant. Revenir dans l'idée de vivre ma vie plutôt que de poursuivre des objectifs. J'ai lâché prise par rapport à la maternité et ça me fait vraiment du bien. Je me sens vraiment libérée. Il faut parfois se rendre dans des zones très obscures, il faut parfois crasher, avant d'accepter que notre vie ne sera pas exactement comme on l'avait imaginée. Et j'ai envie d'ajouter: So what! Je préfère accepter qui je suis, plutôt que d'entretenir une quête vers ce que je ne suis pas.»

Elle lâche un grand soupir, prend une généreuse bouchée et lance: «Hey! Ça fait-tu assez de bien, ça? J'ai cessé d'être un corps avec un tic-tac qui va peut-être s'arrêter. Je me dirige vers ce que je suis. Cette personne-là, je la veux tripante. J'ai envie de marcher dans le bois. J'ai envie de refaire de la plongée sous-marine. De la planche à neige cet hiver. J'ai envie d'être dans mon corps, de recommencer à écrire, à réfléchir, à me questionner. J'ai envie d'écrire trois pages par jour, comme Louise Portal, mon idole.» Elle ne prévoit pas travailler de l'hiver, mais ça ne lui fait ni peine ni peur. Elle a bien engrangé, si bien qu'elle pourra jouer les cigales pour un temps. Elle a des montagnes à grimper. Du pays à voir. Trois pages par jour à écrire. Et une folle intention de rester gourmande, sensuelle, coquine et épanouie. Yeah!

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Les plaisirs de Julie

1. Apprendre. Je ne suis jamais allée à l'université. Je ne suis pas en train de dire que je vais m'inscrire en histoire à la session d'hiver, mais j'ai envie d'apprendre, d'explorer. Mon neveu a commencé le cégep cette année. Il me parle de ses cours et je suis envieuse!

2. M'accomplir. J'ai fait des trucs dont je suis vraiment fière et qui ont reçu très peu de reconnaissance. Une vie qui commence ou Cadavres sont des projets dont je suis très fière. J'ajoute, sous la direction de Claude Poissant, Marie Tudor, de Victor Hugo, l'hiver dernier, chez Denise Pelletier. Ensuite, j'ai été dirigée par Serge Denoncourt dans Les Liaisons dangereuses. «Je pense que j'ai plus évolué en tant qu'actrice dans ces deux productions qu'au cours de mes quatre années d'école! Et seulement 10 000 personnes m'y ont vue, comparativement aux deux millions à la télé.»

3. Soigner. Je n'avais pas des notes top pour la médecine, mais je savais que je voulais prendre soin. J'aime faire des pronostics et des diagnostics. (Elle rit.) Si une amie a une veine qui éclate dans l'oeil et que tout le monde capote parce que c'est monstrueux, je sais calmer chacun et annoncer que c'est une hémorragie sous-conjonctivale et qu'elle ne peut rien faire. J'aime bien jouer à Dr Machin, et j'ai toujours une trâlée de bébelles dans mon sac pour soigner les autres. C'est le petit côté infirmière de ma mère. Pendant longtemps, je me suis valorisée avec ça.

4. Honorer. Ma mère s'est vraiment oubliée pour élever ses enfants. C'était une époque pas facile, car on ne lâchait pas sa carrière pour s'émanciper. Elle disait: «J'ai quatre humains à élever, à mener vers l'indépendance et l'autonomie, je trouve que c'est une pas pire job aussi.» Ce discours-là était dur à tenir. Chapeau, Monique! Mon père, lui, était un homme qui réfléchissait avant de parler. Quand il ouvrait la bouche, ça faisait son effet!

Échange de coups

Coup de foudre. Serge Denoncourt. Il m'a enseigné, et il me terrorisait. Je ne comprenais pas son humour, je le trouvais bitch et je le craignais. Vingt ans plus tard, je le trouve drôle, irrévérencieux, complètement disjoncté et hautement intelligent. Quel grand metteur en scène. Et quel grand homme! Son engagement auprès des jeunes Roms, c'est complètement bouleversant à quel point il les aime comme s'il s'agissait de ses propres enfants. Une confiance mutuelle s'est installée entre nous. Et, de nous deux, c'est moi qui ai changé!

Coup de finesse. Quand j'ai gagné mon Gémeau. Je ne voulais pas faire un statement politique, mais j'avais quand même envie d'envoyer le message qu'il faut donner aux profs les moyens d'enseigner pour arriver au succès. J'ai reçu beaucoup de messages de profs qui m'ont remerciée.

Coup brusque. Pendant des années, je n'ai pas parlé de ce qui n'allait pas. Maintenant, je parle! Je dis: J'ai besoin d'aide. Peux-tu être là pour moi?

Coup de linge. Je trouve ça absurde d'être nue à la télé. Les scènes de 19-2, ça joue dans le salon familial! Au cinéma, on peut se dire: Ok, c'est de l'art, mais dans les téléséries, je ne comprends pas toujours une telle nécessité. Tu le fais, au début, parce que sinon, tu te fais dire devant tout le monde: «Mon Dieu! T'es ben pudique! Avoir su, on aurait pris quelqu'un d'autre!» Tu ravales, tu te fais violence et tu le fais. Je n'ai pas de regrets, mais ces expériences m'ont rendue extrêmement pudique. Aujourd'hui, quand j'entends: «Ok, Julie, dans cette scène, tu enlèves ton chandail et tu es en soutien-gorge», je dis systématiquement: Non! Je suis en camisole. Point. Je suis rendue intransigeante. Je ne dis pas jamais, mais il faudra que je sois convaincue de la pertinence d'une telle scène.

Coup de blues. Quand je suis down, je marche. C'est méditatif pour moi. Je suis incapable de rester immobile quand je me sens down.

Coup d'oeil. Il m'arrive de prendre le métro, de descendre à une station inconnue et d'explorer. On le fait en voyage. Un jour, je me suis dit: pourquoi ne pas le faire à Montréal?

Coup de coeur. La Déesse des mouches à feu, de Geneviève Pettersen. C'est moi quand j'avais 15 ans, en plus trash.

Coup de projecteur. Paul à Québec. J'espère que le film sera à la hauteur et qu'on sera arrivés à transmettre sur grand écran la magie de la bande dessinée.

Coup gagnant. Mon humour. Quand tu travailles avec un homme comme Martin Matte, qui est tellement irrévérencieux, c'est l'agent multiplicateur qui agit. On se trouve vraiment très drôles tous les deux, mais quand je sors de ce plateau, il faut que je me remette au diapason parce que... il est tellement trash! Il repousse mes limites. J'ai vraiment rencontré mon maître de l'humour!

Coup visé. La websérie En audition avec Simon, qui a généré les t-shirts «J'ai frenché Julie Le Breton». Martin Matte a remarqué le regard d'une fille intelligente posé sur un gars cave. C'est apparemment ce qu'il cherchait pour Les Beaux Malaises.

Coup au coeur. Gilbert Sicotte, qui joue mon papa dans Paul à Québec, et qui va mourir. Il va bouleverser tout le monde.

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