Loisirs et culture

Rencontre avec Anne Dorval

Rencontre avec Anne Dorval

Monic Richard Photographe : Monic Richard Auteur : Coup de Pouce

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Rencontre avec Anne Dorval

Au restaurant, où on s'est donné rendez-vous, Anne Dorval fuit la superbe terrasse. Trop chaud, trop de monde. Assise sur une banquette climatisée, devant son verre d'eau et sa salade de roquette, désarmante de simplicité, elle n'apparaît pas comme une star de la Croisette. Par contre, elle en a tous les attributs: un talent dont on parlera encore dans cent ans, mais aussi une beauté singulière. Une peau de pêche, des pommettes saillantes, une grâce naturelle, l'oeil taquin des jeunes premières mais le regard profond de celles qui ont du vécu, pour parler comme les psys. Bon, elle a bien de gros verres fumés sur la tête qui captent l'attention, et une camisole qui tient plus des vêtements signés que de ceux des promenades bon marché - elle sait être élégante. Mais elle n'a rien d'une star qu'on n'ose pas approcher.

Parmi les grands

C'est pourtant le tapis rouge du magnifique Grand Théâtre Lumière qu'elle vient de fouler. Pendant dix jours, c'est à la même cantine que les Juliette Binoche et Quentin Tarantino qu'elle a mangé. C'est au Salon de Chanel qu'elle a choisi sa robe. C'est elle qu'on a vue aux bulletins de nouvelles télévisés. Aux côtés de Xavier Dolan, dont elle est une des actrices fétiches, c'est son nom qui a retenti, au moment des honneurs. Et c'est à elle que la réalisatrice néo-zélandaise Jane Campion a lancé, à la fin du party, son fameux «See you at the Oscars!»

Une gorgée d'eau. «Les Oscars? Je ne rêve pas à ça!» s'empresse-t-elle de lancer, comme pour tuer toute forme d'emportement. «Ce serait formidable d'y aller, ajoute-t-elle, les yeux brillants. Ce serait inespéré d'avoir accès à ce monde-là, bien sûr! Je ne bouderais pas mon plaisir. Mais bon...» Ce n'est pas par manque d'ambition qu'elle dit tout ça au conditionnel. Du plus loin qu'elle se souvienne, Anne Dorval a toujours eu de l'ambition. Toujours voulu s'améliorer. Toujours tenu à faire de grandes choses. À affronter de grands rôles. À ne pas jouer le même personnage deux fois, question de ne pas tomber dans la facilité, de se pousser, d'explorer, de découvrir, d'apprendre et de grandir.

Mais surtout, elle a élevé deux enfants, Louis et Alice, qui ont aujourd'hui 15 et 20 ans. Et, entre la mère et l'actrice, la première a toujours eu le dessus. «J'ai accepté des contrats plus lucratifs qu'artistiques à certains moments pour payer la maison, l'épicerie et assurer une sécurité relative à ma famille. J'ai fait des choix probablement très différents de ceux que j'aurais faits si je n'avais pas eu d'enfants.»

Et quand elle se dit que c'est pour élever ces deux-là qu'elle a peut-être ralenti son parcours, un grand calme l'envahit: le calme de ceux qui ne regrettent rien. «Ils sont la plus belle réalisation de ma vie, j'en suis tellement fière!»

C'est peut-être son milieu d'origine qui la ramène sans cesse sur le terrain des vaches. Son père était comptable au gouvernement fédéral, et sa mère élevait quatre enfants. Ni riches ni pauvres, les Dorval de Trois-Rivières étaient un clan où le sens de la famille et celui des responsabilités passaient bien avant la superficialité qu'on attribue au monde du cinéma. Mais cela n'a empêché ni les parents ni la fratrie de soutenir la petite dernière lorsqu'elle a annoncé qu'elle deviendrait comédienne et qu'elle partait étudier à Montréal. On lui a souvent dit que ce serait difficile. Elle a toujours répété qu'elle allait réussir. «Je pense que j'ai une bonne étoile, et je suis une grande travaillante. C'est une combinaison efficace pour qu'il se produise quelque chose!»

Savoir dire et savoir faire

Madame Dorval préfère donc un «tiens» d'ici à deux «tu l'auras» de là-bas. Elle sait pourtant que le talent, lorsqu'il exulte, s'exporte. Elle nomme les Vallée, Lepage, Villeneuve, Dolan. Et elle sait bien que ce qui lui arrive ne tient pas seulement du hasard ou des circonstances. «J'aime bien m'entourer de gens intelligents.»

Avec une carrière plutôt bien installée, Anne Dorval peut se permettre de dire et, parfois, d'exiger certaines choses. Ça lui vaut parfois une réputation de chialeuse auprès de certains, dit-elle, mais du même souffle, elle assume et ne se défile pas. Quand elle se couche le soir, elle sait qu'elle s'est battue pour la recherche du meilleur et pour que les vraies choses soient dites et entendues. «Je n'ai pas toujours eu ce luxe, admet-elle. Ça vient avec les années, avec la confiance que les gens nous portent, j'imagine, mais on n'a pas le pouvoir de tout dire non plus, ce serait trop beau!»

Après des rôles marquants autant à la télé (Chambres en ville - mémorable Lola, Le coeur a ses raisons - comment oublier Ashley et Criquette Rockwell, Les Bobos et sa survoltée Sandrine, et Les Parent, où son interprétation de Natalie permet à tant de mères de s'identifier) qu'au théâtre (Prix Gascon-Roux de la meilleure actrice pour L'École des femmes) et au cinéma (J'ai tué ma mère - prix Jutra pour la meilleure actrice), on peut dire qu'elle a fait ses preuves, autant en drame qu'en comédie.

D'ailleurs, dans ce dernier rôle de mère où elle campe une veuve monoparentale qui hérite de la garde de son fils impulsif et violent, elle fait sensation. Le Vanity Fair de mai écrivait même: «La vraie surprise [...] est la performance de Dorval, qui n'est pas sans rappeler Annette Bening dans ses meilleurs rôles, mais avec plus de mordant. [...] L'actrice n'est jamais condescendante face au personnage qu'elle joue, car Diane pourrait facilement devenir un cliché des classes pauvres. Au lieu, Anne la rend forte, digne, paradoxale et complexe. C'est une performance fascinante qui laisse pantois, une performance qui, on l'espère, attirera l'attention des directeurs de casting, des jurys et de quiconque pourra certifier de manière officielle le merveilleux travail qu'elle accomplit.»

Mais quand on porte en soi une lucidité à la Dorval, la question d'une ouverture internationale se présente autrement. «Soyons réalistes: pour que je tourne en anglais, il faudrait que j'aie un coach linguistique jour et nuit!» Et la France? «Pour les actrices féminines, on le dit souvent, le déclin commence vers 40 ans. J'ai dépassé cet âge et je travaille encore beaucoup, mais je sais que ça peut s'arrêter n'importe quand. Les grands rôles pour les femmes vieillissantes ne sont pas légion. Et ce n'est pas parce qu'une offre vient de l'étranger qu'elle est plus intéressante qu'une autre. Je ne dirai jamais non à un rôle incroyable et à un bon scénario si je sais que j'ai les compétences pour le faire, qu'il vienne d'ici ou d'ailleurs.»

Le rôle de Diane dans Mommy avait tout pour plaire à Anne. Elle avoue puiser dans son expérience de mère chaque fois qu'elle en incarne une, même si elle-même ne ressemble jamais entièrement à aucune des mères qu'elle a jouées. «Les relations avec elles sont faites de hauts et de bas. On souffre toutes des règlements de comptes que nous font nos enfants. On souffre de leur détachement, mais on sait que c'est dans la nature des choses.» À Cannes, la mère de Xavier était assise derrière lui. Elle avait vu le film de son fils dans la plus belle salle au monde, et c'est son fils que 2 000 personnes acclamaient. «Tous les deux pleuraient. Les gens criaient. J'ai tourné le regard. Ma fille était là, tout près, elle me regardait et elle pleurait aussi. Ce sont des images bouleversantes que je n'oublierai jamais.»

Les plaisirs d'Anne

1. Revisiter mes classiques. J'ai entrepris de relire Gabrielle Roy, Boris Vian et Ionesco... Mon fils aura à les lire cet automne, et je voulais que ce soit frais à ma mémoire, question de mieux partager tout ça avec lui. Ça me fait plaisir de voir que je ne me laisse plus emporter par des envolées lyriques de la dame aux camélias qui m'ont chavirée quand j'étais jeune.

2. Poids et haltères. Quand mon horaire le permet, je m'entraîne six et même sept fois par semaine. Le gymnase est si près que je pourrais presque y aller en pyjama! Quand je ne peux pas y aller, ça me manque vraiment.

3. Petite laine. J'aime tout de l'automne. La pluie, les odeurs, les couleurs. Le marché Jean-Talon, le vélo ou la marche, prendre l'air frais le jour, dormir bien «abriée» la nuit les fenêtres ouvertes... Franchement, je sais que c'est fou, mais le printemps me déprime un peu.

4. Aller au marché. D'ailleurs, après cette entrevue, je m'en vais au marché Jean-Talon. C'est sûr que je vais en revenir avec toutes sortes d'affaires!

5.Mon entourage. C'est une grâce d'être entourée de ces gens qui m'ont fait avancer. Plusieurs collègues sont devenus des amis. Ils m'ont portée, malgré mes défauts. Malgré que je remette souvent tout en doute. Malgré que je ne sois pas toujours d'accord. Ils sont intelligents, doués et j'ai l'impression de devenir moi-même plus intelligente et douée à leur contact.

Échange de coups

Coup d'oeil: Sur Diane, le personnage que j'incarne dans Mommy. C'est une louve! Comme bien des mères, elle se démène seule dans un monde où on ne leur fait pas nécessairement de cadeau.

Coup de grâce: Mes enfants. Ils ne pourraient être plus parfaits pour moi. Ils sont généreux, aimants, je les aime et je les admire.

Coup de gueule: J'en ai contre la façon dont on gère des dossiers vitaux - l'environnement, par exemple. Je m'enrage contre le manque de vision à long terme.

Coup de balai: Les incompétents et les imbéciles.

Coup d'envoi: Une rencontre avec une nouvelle personne. C'est souvent le point de départ de ce qui nous arrive, dans la vie.

Coup roulé: Ma rencontre avec Xavier.

Coup double: Mes rencontres avec Marc Labrèche et Marc Brunet. Qui m'aurait embauchée pour devenir chroniqueuse dans un talk-show (Le Grand Blond avec un show sournois)? Qui m'aurait écrit un rôle comme ceux de Criquette et Ashley? Et Les Bobos?

Coup de théâtre: Je nomme et je remercie des hommes qui m'ont permis d'exister, au théâtre: Pierre Bernard, René-Richard Cyr, Claude Poissant et Serge Denoncourt.

Coup de frein: En voiture, je gueule contre les vélos. À vélo, je chiale contre les voitures...

Coup de coeur: Jane Campion.

Coup de blues: Les dimanches! Ça a été comme ça toute ma vie.

Coup magistral: Voir mon ami Xavier applaudi pendant plus de 12 minutes, à Cannes. Entendre les gens hurler son nom. C'était quelque chose de fabuleux, d'inespéré.

 

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