Loisirs et culture

On rencontre Émile Proulx-Cloutier

On rencontre Émile Proulx-Cloutier

Auteur : Coup de Pouce

Loisirs et culture

On rencontre Émile Proulx-Cloutier

Il arrive au restaurant, pressé. Son sac pèse une tonne. Il se déleste d'un vieux foulard aux motifs palestiniens en s'inquiétant de savoir s'il est en retard. Un oeil sur le menu, il pitonne sur son téléphone. «Excuse-moi, ce ne sera pas long...» Visiblement, les idées - et les messages à retourner - se bousculent.

Question de faire connaissance, je m'informe du nouveau-né qui vient de faire son arrivée dans la petite famille. Il se raidit. Je demande des nouvelles de la maman. Émile Proulx-Cloutier rugit. Visiblement, la famille demeure pour lui un sujet privé. Échaudé? «Dans le passé, on a même appelé ma mère pour l'inciter à parler de moi! Ça me choque profondément», note-t-il sans détour. Difficile de le rassurer: son regard est planté dans le souvenir de l'épisode qu'il raconte.

Pour cette raison, au diable s'il ne veut pas donner de nouvelles de ses deux fistons, ni sa recette de tarte aux pommes. Je le suis sur sa route. Ce sera celle des causes qui lui tiennent à coeur, des inégalités qui le font réagir, mais aussi celle de l'art et de la poésie, qui nourrissent sa vie.

Entrée remarquée

Détour, d'abord, par le Conservatoire, où il s'est démarqué par son talent, mais non sans faire esclandre. C'était en 2004. Tous les amateurs de télé s'en souviennent. Trente étudiants avaient envahi la scène du gala des prix Gémeaux pour protester contre les coupures dans le système des prêts et bourses. C'est Émile qui lisait la déclaration collective.

De cette passion qui l'animait, étudiant, il n'a rien perdu, ni dans son jeu de comédien ni dans son verbe. «Quand on voit une actrice comme Ève Landry - à ses côtés ce fameux soir-là - en mettre plein la vue dans Unité 9, on oublie une chose: si elle déploie une performance aussi impressionnante, c'est grâce à une formation de haut niveau et à toutes sortes d'expériences culturelles où elle a pu se faire les dents, des "expériences" qui nécessitent des subventions. On oublie souvent que nous sommes une culture en démarrage. Notre Molière - Michel Tremblay - est encore vivant! Il faut investir.»

Huit ans après son coup fumant, Émile n'a pas chômé. Si le grand public le connaît surtout pour deux rôles au petit écran - Damien, dans Les Hauts et les Bas de Sophie Paquin, et Maxime dans Toute la vérité -, il joue aussi au théâtre et au cinéma, écrit, réalise, joue du piano depuis qu'il est enfant et interprète sur scène ses propres compositions. Dire qu'il voulait être vidangeur! «Petit, je ne pouvais pas imaginer des journées plus captivantes que celles où je serais accroché derrière un gros camion, en plein air, à me faire tirer! Wow!» C'est à l'adolescence qu'Émile a voulu jouer. Mais ce n'est qu'une fois adulte qu'il s'est accordé la confiance nécessaire pour devenir comédien.

Besoin de créer

On peut quand même dire qu'il est né du bon côté du miroir. Fils de comédiens chevronnés - Danielle Proulx et Raymond Cloutier -, il a grandi au sein d'un milieu culturel riche, a passé son enfance à courir en coulisses, fréquenté de bonnes écoles, évolué entouré d'artistes, vu sa pensée stimulée. À 30 ans à peine, il partage sa vie avec une jeune femme de tête, de coeur et de conviction (la réalisatrice et auteure Anaïs Barbeau-Lavalette), il a su créer un cocon de stabilité, fonder une famille et est au coeur d'une démarche artistique qui foisonne.

Pourtant, quelque chose au fond de lui n'est pas rassasié. Quelque chose bouillonne, et refuse de se reposer. «Si je devais avancer une phrase phare dans ma vie, je citerais sans doute Kafka, qui dit qu'un livre est une hache servant à briser l'immense mer de glace qui est en nous. Je cherche ce qui me dégèle. Je ne peux pas accepter l'inertie, surtout pas la mienne.»

Elle est peut-être là, la douleur d'Émile. Devant une moitié de planète qui compose quotidiennement avec la guerre, la faim, l'ignorance, la pauvreté. Et pas besoin de se rendre au bout du monde pour aller à la rencontre de cet autre. «Je ne sais pas si je suis plus fort ou plus fragile en vieillissant, mais je sais que je suis plus conscient. Mes abîmes ne sont jamais très loin. Il faut donc rester à l'affut, et ne jamais se croire à l'abri de la déroute. À mes yeux, la notion d'aidé-aidant est injuste. Ensemble, on s'entraide, point!»

Il cite des artistes polyvalents et engagés qui font du bien: Richard Desjardins, Fred Pellerin, Stéphane Lafleur. Avec son art, ses textes, sa musique et son engagement, il veut se faire brise-glace, lui aussi. «Je n'ai pas l'intention d'arrêter de jouer parce que je monte sur scène avec micro et piano! À preuve, je viens de tourner un film, et je poursuis mon rôle de procureur dans Toute la vérité, un rôle que j'adore! La chanson est un véhicule qui me permet de dire ce que je ressens. C'est une simple corde de plus à mon arc.»

Pour écrire, il tend l'oreille, reste à l'affût des autres et mille fois sur la planche remet son métier. «Il arrive encore à ma mère de rentrer à la maison avec un nouveau rôle sous le bras et de se demander comment elle va y arriver! J'admire ça! Je retiens de mes parents un sens inouï du travail. Avec eux, rien n'est acquis. Ils m'ont appris à entretenir une grande curiosité envers les autres, à faire ce qu'on croit bon et à rester authentique.»

Ainsi, monter sur scène et oser partager sa poésie lui a apporté une révélation. «Les gens ont besoin qu'on leur parle. Ils ont besoin de tendresse, et ils ont besoin qu'on leur raconte des histoires.» Ses chansons sont des historiettes. Sa musique épouse un style qui se balade, selon ses propres dires, entre Brel et Eminem! Sur un texte déprimant, il peut composer une musique endiablée. Il aime jouer avec les émotions contradictoires et, avec lui, le pendule oscille entre joie et tristesse. «Je pense que les gens aiment les sentiments qui s'entrechoquent.» Et le public ne lui donne pas tort.

Avec un spectacle qu'il a entièrement écrit, Émile part cette année en tournée à travers le Québec. Avec Anaïs Barbeau-Lavalette, il présente aussi Vous êtes libres, un spectacle carte blanche avec invités, les 4, 5 et 6 avril prochain, à la 5e Salle de la Place des Arts.

Pour tout savoir sur Émile: emileproulxcloutier.com 

Les plaisirs d'Émile

Faire du bien En septembre dernier, au Saguenay, j'ai reçu un des compliments qui m'ont le plus touché. Un médecin, venu me voir après une représentation, m'a dit: "J'ai eu une semaine très difficile, où j'ai tenté de guérir des gens. Toi, tu m'as guéri de ma semaine." Émettre un peu d'humanité. Faire sourire. Faire du bien. Voilà qui me fait plaisir.

Guider le voyage En spectacle, il m'importe que le public ne soit jamais perdu, et comprenne ma proposition. C'est ma responsabilité, et je m'assure de bien accompagner mon monde.

Prendre des risques J'apprends à oser. Par exemple, dans un de mes textes, je me suis mis dans la peau d'une femme beaucoup plus âgée que moi. Je me suis questionné sur la légitimité de ma démarche, mais je l'ai fait en restant très authentique. Et finalement, c'est bien reçu.

Me dépenser J'aime nager. L'été, je plonge dans le lac et l'hiver, je vais à la piscine. J'ai peu de temps pour des activités, mais nager me fait du bien.

M'évader À la campagne, où l'on va régulièrement, en famille, j'aime aller marcher dans le bois. C'est un lieu qui m'apaise à tout coup.

Enfourcher mon vélo C'est une manière fantastique de voyager, car le vélo a quelque chose d'inoffensif. Je l'ai enfourché au Laos, en Jordanie et à Cuba, où une femme est sortie de sa maison en criant à l'aide. Son mari, handicapé, était tombé et elle n'arrivait pas à le soulever. Si j'avais été en voiture, jamais elle ne m'aurait interpellé et prié d'entrer chez elle. En voyage, le vélo favorise les contacts. Il nous amène dans les coulisses d'un pays.

Rêver du prochain voyage L'Inde, la Terre de feu, l'Islande ou la mer, en voilier...

Échange de coups

Coup de gueule J'en ai contre le débat sur la culture et le financement, au sein duquel il se dit énormément de niaiseries. Il est faux de prétendre qu'un film dont les coûts de production s'élèvent à 5 millions et qui rapporte 5 millions au box office fait ses frais! Il n'y a qu'une infime partie qui retourne dans les coffres de l'État. Beaucoup d'argent est englouti pour distribuer et présenter le film... Pour qu'un film se rembourse, il faudrait qu'il fasse quatre ou cinq fois ses coûts. Cela dit, les retombées ne se calculent pas qu'en argent. On ne va pas au Jardin Botanique en demandant: Cette fleur-là, elle rapporte combien? Une oeuvre en soi ne rapporte peut-être pas beaucoup, mais elle participe à la culture d'une nation dans son ensemble.

Coup de tête Avoir soumis du matériel au Festival en chanson de Petite-Vallée, en 2011.

Coup de maître Avoir gagné! (NDLR: Il a raflé pas moins de sept prix, dont le prix Pauline-Julien, le prix ROSEC et le Prix du public.)

Coup de chapeau Je salue Stéphane Lafleur et son groupe Avec pas de casque! Leur poésie sort des sentiers battus, et leur succès me rend heureux.

Coup de dés Avec l'arrivée de notre deuxième fils, en novembre dernier, il n'y a pas assez de place pour le hasard dans ma vie. Mais le choc est moins grand qu'à l'arrivée de Manoé, il y a deux ans. Je sais que ça va finir par se rééquilibrer.

Coup de vieux Je viens tout juste d'avoir 30 ans!

Coup de barre Les artistes qui offrent un spectacle qu'ils sont les seuls à comprendre. Je ne m'attends pas à tout saisir d'un spectacle de danse, mais je m'attends à ressentir quelque chose. Quand l'artiste est le seul à savoir ce qu'il fait, cela m'ennuie profondément.

Coup de départ Dans un avenir pas trop lointain, seul, avec Anaïs ou en famille, j'aimerais beaucoup retourner en voyage. J'ai besoin d'expériences confrontantes, de découvertes. J'ai parfois l'impression qu'on oublie la raison pour laquelle on voyage. L'expression «faire», d'ailleurs, en dit long. «J'ai fait Paris, j'ai fait Londres.» C'est comme une to-do list. Pourquoi pas «J'ai vécu Paris»?

Coup d'oeil Pour moi, ce n'est pas la destination qui compte, mais bien le voyage et les occasions de voir le monde. Quand ma blonde a tourné Inch' Allah, en Jordanie, j'y suis allé pendant plusieurs semaines et ce fut une façon fantastique de voir le pays de l'intérieur.

Coup de rabot Tout ce que j'accomplis me demande énormément de travail. Écrire une chanson peut me prendre deux ans! Interpréter un personnage comme Maxime ne m'est pas venu en claquant des doigts. Il y a énormément de travail derrière ça. Il y a des gens pour qui, apparemment, c'est facile. Pas pour moi!

Coup désespéré Mon rôle dans le long métrage L'Autre Maison, de Mathieu Roy, qui sera au cinéma cette année. Il s'agit d'une chronique familiale - l'histoire de deux gars qui font face au déclin du père. Mathieu Roy (le frère de Patrice, chef d'antenne au bulletin de 18 h à Radio-Canada) a pu puiser dans certains sentiments personnels puisque son père, Michel, a été emporté par la maladie. J'y joue le fils de Marcel Sabourin, dont le personnage est atteint d'Alzheimer. Mon frère est interprété par Roy Dupuis. Ce rôle-là, je le voulais! Mais c'était loin d'être dans la poche, et j'ai trimé dur!

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