Loisirs et culture

Notre télé: un monde de femmes

Notre télé: un monde de femmes

Evelyne Brouillard, régisseuse Auteur : Coup de Pouce

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Notre télé: un monde de femmes

Danielle Trottier, auteure

C'est elle qui a imaginé les univers d'Emma, La Promesse (TVA) et Unité 9 (SRC), dont les cotes d'écoute ont dépassé le million de téléspectateurs.

Avez-vous des rituels d'écriture? L'hiver, je commence à 5 h et l'été, vers 7 h. Pendant cinq heures, je me mets dans un état de concentration totale, entourée d'une cinquantaine de personnages. C'est un véritable petit village auquel je donne vie. C'est très exigeant.

Qu'est-ce qu'Unité 9 a changé pour vous? Cette série m'a permis de m'approcher de destins bouleversants. Par la suite, j'ai tenu à prouver que, derrière chaque criminelle, il y a une femme entière. Je me suis demandé à quoi je ferais face si j'étais incarcérée, et j'ai exploré ce monde.

De quoi êtes-vous le plus fière? De montrer qu'on peut s'attacher à des femmes qui ont commis un délit. Les gens m'ont dit que l'accueil des autres femmes envers Marie à sa sortie du trou leur a fait du bien. Même dans les moments sombres, on peut trouver du feel good, des scènes qui nous rassurent sur l'humanité.

Pourtant, votre télésérie a été refusée à TVA parce qu'on trouvait le sujet trop lourd. Mais je n'étais pas capable d'arrêter d'écrire! Je n'ai pas tenu compte du refus, ma productrice non plus! J'ai continué, et j'ai écrit 13 épisodes. Ce qui m'intéresse, c'est de mettre mes personnages dans des situations déchirantes, où les choix sont impossibles.

Au printemps, on a vu dans quel dilemme vous plaçait le départ de Suzanne Clément, qui jouait Shandy. Le choix des comédiens influence à ce point votre travail? J'ai écrit à l'aveugle pendant un an. Une fois le casting réalisé, j'ai dû retoucher chacun des 24 épisodes, car s'ajoute alors ce qu'on appelle «la 3e dimension»: la profondeur, la voix, la peau, l'énergie, le physique des comédiens. Par exemple, Micheline Lanctôt nous donne l'Élise qu'on connaît. Avec le même texte, Pierrette Robitaille aurait incarné une autre Élise.

Vous faites beaucoup de recherches pour documenter vos séries. Unité 9 a nécessité cinq ans de recherches pendant que j'écrivais La Promesse. Je découvre constamment de nouvelles avenues. Tout en écrivant Unité 9, je fais de la recherche pour ma prochaine série. Je conserve toujours 10% de mon temps pour un projet à venir.

Louise Lantagne, directrice de la télévision de Radio-Canada

Outre les émissions d'information, tout ce qui est diffusé au réseau d'État reçoit son approbation. Elle a donné le feu vert à des émissions audacieuses comme Les Bougon, Les Invincibles, La Galère, Les Hauts et les Bas de Sophie Paquin, Minuit le soir, C.A. et Tout sur moi.

Comment choisissez-vous les émissions qui sont diffusées? Chaque année, nous recevons quelque 500 projets et nous mettons en ondes 7 ou 8 nouveautés. Pour Un air de famille, par exemple, il a fallu saisir l'émotion potentielle de la démarche, son côté rassembleur, et évaluer si l'émission allait avoir une résonance pour les téléspectateurs.

Vous faites face à des problèmes qu'on ne soupçonne pas... Nous devons parfois tenir compte de considérations éthiques. Par exemple, après la tuerie de Newtown, aux États-Unis, il fallait décider si nous allions ou non diffuser l'épisode de 19-2 qui simulait une tuerie dans une école. Il était écrit depuis 18 mois et déjà tourné. Nous l'avons diffusé, mais en accompagnant notre auditoire avec une ligne ouverte et un site Web. Des équipes, incluant les auteurs et le réalisateur, étaient présentes pour répondre aux gens. Il a fallu inventer le modèle.

Y a-t-il des émissions qui vous touchent particulièrement? La fin de Virginie, après 15 ans, et les débuts de 30 vies, moins de deux semaines plus tard, m'ont profondément émue. La première scène, où Marina Orsini marche dans la neige, reste gravée dans ma mémoire. C'est le symbole d'une auteure, Fabienne Larouche, qui a roulé deux quotidiennes en même temps pour arriver à relever un tel défi.

Un projet dont vous êtes particulièrement fière? Le Bye Bye. Après le tsunami de 2008, nous n'avons rien diffusé en 2009. En 2010, j'ai vu mon patron de l'époque, Sylvain Lafrance, pour le convaincre de prendre le risque. Les deux saisons suivantes ont connu un succès en crescendo. Je salue le travail de Louis Morissette, Véronique Cloutier et leur équipe. Ils incarnent l'expression «avoir le courage de continuer».

Ann MacKean, caméraman

Elle est l'une des premières femmes à avoir exercé ce métier au Québec. Elle a notamment travaillé sur À plein temps, Samedi de rire, Rock et belles oreilles, L'Ombre de l'épervier, Scoop et plusieurs galas et spectacles de variétés. Depuis six ans, elle fait partie de l'équipe de Tactik, à Télé-Québec.

Cela a été long avant que d'autres femmes apparaissent dans le portrait? Je dirais 10 à 15 ans. Au début, par solidarité, mes collègues m'appelaient Sam pour faire oublier que j'étais une fille!

Être une femme a-t-il joué pour ou contre vous? Les stéréotypes féminins - les femmes sont plus intuitives, plus sensibles et ont une esthétique plus intéressante - ont peut-être amené certains réalisateurs à me choisir... ou pas. Impossible de le savoir!

Une expérience marquante? On était à l'ancien Club Soda pour tourner un spectacle de Gerry Boulet. La salle était trop petite; la soirée, trop chaude. Mais j'ai rapidement oublié les lieux. J'étais en symbiose avec l'artiste: sa musique, sa performance, sa présence, son âme... voilà ce qui dirigeait ma caméra. Un moment magique!

Et en dramatique? Dans Annie et ses hommes, quand Annie apprend que son fils souffre d'un cancer. On a repris la scène quatre fois. Les quatre fois, j'ai pleuré. Même si on crée de l'illusion, notre travail, c'est de montrer l'humain dans tous ses états. Il faut connaître sa technique au point de pouvoir se laisser emporter par l'émotion et même oublier qu'on est derrière une caméra.

La plus belle chose que votre métier vous a enseignée? À mes débuts, j'étais très exigeante envers moi-même, je recherchais la perfection. Aujourd'hui, je sais que l'erreur peut être constructive et créative. Cela facilite mon travail, ma vie. Cela m'apporte plus de fluidité, plus d'ouverture. Mais j'ai encore beaucoup à apprendre.

Joëlle-Eugénie Morin, chef costumière

Elle a étudié à Paris pour devenir styliste-modéliste. Quinze ans plus tard, elle habille mannequins et comédiens dans les pubs qui alimentent notre télévision.

Vous devez imaginer des costumes, vendre votre idée au réalisateur, puis au client, et trouver ces costumes. Quel est votre principal défi? Le temps! J'ai parfois le mandat d'habiller une dizaine de personnes en quatre ou cinq jours. Ce ne sont pas toujours des comédiens connus, et je n'ai souvent que des mensurations écrites. Sans oublier qu'un même comédien peut avoir à endosser plusieurs costumes! Et il m'arrive régulièrement d'être invitée à présenter mes suggestions au client la veille du tournage.

Parlez-nous du stress engendré par ces situations. Nous sommes une quinzaine à table. Il est 14 h ou 15 h lorsque je suis enfin invitée à présenter les vêtements. Le client n'aime pas la couleur des chemisiers. Les boutiques ferment à 18 h et je dois avoir les bons vêtements le lendemain matin. Le système D, la rapidité à prendre une décision et un bon carnet d'adresses sont des atouts essentiels.

Recevez-vous des demandes particulières? Constamment! Par exemple, pour une pub de Molson que nous allions tourner en Argentine, je devais habiller 10 hommes et 10 femmes et prévoir les costumes en double pour les cascadeurs. Comme ils allaient être propulsés par une vague artificielle couvrant un escalier de béton, je devais installer un équipement de protection sous leurs vêtements. Or, ceux-ci devaient permettre de voir le plus de peau possible.

Des anecdotes? Un comédien qui a pris du poids depuis la prise de ses mensurations... Une valise pleine de costumes perdue alors qu'on tourne dans une ville étrangère où je ne possède aucun carnet d'adresses pour les remplacer rapidement. Dans ce temps-là, il faut se souvenir qu'on ne va pas en mourir.

Manon Brisebois, réalisatrice

Elle a travaillé sur Le Moment de vérité, Bons baisers de France et Pénélope. Cet automne, elle est aux commandes d'Un air de famille. Mais on la connaît surtout comme la fameuse «Manon-pèse-su'l piton» de Tout le monde en parle, qu'elle réalise depuis 10 ans.

Vous êtes branchée dans l'oreillette de Guy A. Que lui racontez-vous? Je le dérange le moins possible. Mais si un invité parle d'un élément dont j'ai conservé le visuel lors de ma recherche, je le lui dis. Il peut alors annoncer aux téléspectateurs qu'on a l'extrait, et moi, en régie, je suis prête à le diffuser.

Quelles tâches vous reviennent? Je suis un chef d'orchestre. Mon travail consiste à comprendre l'idée de Guy A. et à faire en sorte que, techniquement, tout soit mis en oeuvre pour la rendre à l'écran. Il s'agit de faire arrimer le visuel, la musique et la direction de plateau.

Les invités «chouchous» entrent-ils vraiment en surprise sur le plateau? L'équipe technique est au courant, mais pas Guy A. Par exemple, lorsque Normand Brathwaite est venu pendant l'entrevue de son ex-épouse, Johanne Blouin, mon rôle consistait à choisir le bon moment pour le faire entrer en studio. Ensuite, la balle est entre les mains de Guy A., qui tient à réagir à chaud.

Quel est le moment le plus fort que vous avez vécu? Quand on est allés tourner Tout le monde en parle en France, il y a deux ans. À la première réunion, j'ai été présentée à l'équipe française comme «une femme réalisateur », et quelqu'un a ajouté: «C'est rare que vous voyez ça!» Au moment d'établir le plan de match pour le tournage, un caméraman a répondu sèchement à l'une de mes demandes: «Je ne fais pas ce genre de plan-là!»

Vous avez conservé votre calme? Oui, sinon j'aurais perdu le respect de tous. J'ai accepté de fonctionner avec ça. Puis, en plein show, j'ai donné une consigne erronée, et je me suis excusée dans les écouteurs. On m'a dit: «En France, un réalisateur ne s'excuse jamais!» Résultat: les caméramans m'ont donné plus que ce que je demandais. Les plans diversifiés, l'émotion, tout y était! Et lorsque je suis sortie de régie, ils m'ont applaudie.

Quel apprentissage en retirez-vous? Qu'on a un meilleur leadership en ralliant les troupes qu'en imposant nos lois. J'ai misé sur le respect plutôt que sur le pouvoir.

Evelyne Brouillard, régisseuse

Elle travaille actuellement sur La Voix, à TVA. Aussi à son actif: Star Académie, Fidèle au poste, Dieu Merci!, plusieurs galas et la série Montréal-Québec.

Quel est votre rôle sur un plateau? Je transmets les directives de la réalisation à l'équipe technique, aux artistes et aux invités. Je vois à ce que l'horaire soit respecté et que tout le monde sache ce qu'il doit faire. La télé, c'est réglé au quart de tour. On doit s'assurer que les artistes paraissent à leur meilleur, qu'ils sont confortables, qu'ils savent où se diriger et à quel moment.

Quels sont les pièges qui vous guettent? Il faut être un bon leader sans être autoritaire, être prête à faire des changements en gardant le sourire et entretenir la bonne humeur sur le plateau. Ça prend beaucoup de tact, de clarté et d'organisation!

Vous avez dû vivre des anecdotes qui ne se racontent pas... Lors d'un gala de l'ADISQ, un artiste en nomination était parti au bar en face. J'ai dû envoyer un portier du Théâtre Saint-Denis le chercher à la course. Il s'est assis à son siège deux secondes avant que son nom résonne dans la salle. La caméra s'est braquée sur lui. Imaginez si le siège avait été vide...

Vivez-vous certains thrills? Depuis trois ans, je suis régisseuse pour la Fête du Canada à Ottawa. Durant le show du midi, je donne le signal de départ aux CF-18 et aux Snowbirds. C'est vraiment un thrill de dire: «CF-18 - Go!» et de les voir apparaître!

Avez-vous des petits rituels avec les artistes? Chaque fois qu'on entre en ondes pour une émission en direct, j'ai un moment privilégié avec l'animateur ou l'animatrice. Avec Charles Lafortune, par exemple, on improvise dans l'après-midi ce qu'on fera le soir. Ce contact est très important. On s'en va ensemble en ondes, en direct, et je serai là pour eux, avec eux.

Lucie Robitaille, directrice de casting

Son rôle: partir à la recherche des comédiens qui vont incarner les personnage d'une émission. Elle a travaillé notamment sur Les Filles de Caleb, Lance et compte, Les Hauts et les Bas de Sophie Paquin, 30 vies, Mauvais Karma et Unité 9.

Que préférez-vous de votre métier? Quand vient le temps de donner vie à une histoire qui n'existe que sur papier, je suis aux premières loges. Je scrute pour trouver le comédien capable d'incarner l'énergie, la personnalité, le visage et la vie du personnage créé par un auteur. Quand ça prend forme, quand j'ai devant moi le comédien, il y a un déclic dans ma tête.

Et si vous pouviez changer quelque chose? J'ai fait beaucoup d'efforts pour atténuer le stress des comédiens lorsqu'ils viennent en audition. Leur trac est souvent épouvantable. J'ai tenté d'adoucir le processus, de faire en sorte qu'ils se sentent bienvenus, désirés. J'ai finalement accepté que, quoi que je fasse, je n'y changerai rien.

Vous êtes comme la loterie: vous décevez beaucoup de monde et en rendez peu heureux! J'imagine! Obtenir un rôle ou le voir nous passer sous le nez a une incidence sur les années à venir. Je vois souvent des comédiens qui semblent jouer leur vie sous mes yeux.

Est-ce parfois difficile de faire un choix? Ça arrive, mais généralement, quand on a le personnage devant soi, on le reconnaît assez vite.

Voyez-vous beaucoup de comédiens pour un rôle? J'en vois une quinzaine pour un rôle secondaire. Pour un rôle principal, le comédien est souvent pressenti. On ne fait pas défiler 15 comédiens chevronnés, mais il arrive qu'on en rencontre 1 ou 2 autres. Si on a un doute, on peut en voir 5 ou 6. Quand le choix s'arrête pour un rôle principal, on est sûrs de notre coup.

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