Loisirs et culture

Le voile de la mariée

Le voile de la mariée

Benjamin Gagnon Photographe : Benjamin Gagnon Auteur : Coup de Pouce

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Le voile de la mariée

La marche est toujours trop haute pour ceux qui n'ont pas envie de revenir, se dit Clothilde en s'arrêtant net devant les deux marches qui donnent accès au train, la poitrine tout à coup lestée d'une enclume qui lui racle le cœur.

Baie-Saint-Paul, non... T'avais juré ne jamais y remettre les pieds, se dit-elle. Bravo pour le respect de tes engagements, fille.

Les yeux fixés sur le voile blanc de la chute Montmorency, la tentation est forte de feindre un appel urgent; je suis vraiment désolée, je ne pourrai pas assister au mariage, il y a une crise au Tchad, ça explose à Tripoli, je dois partir, tremper mon Nikon dans la plaie, faire mon devoir de journaliste et témoigner au nom de l'humanité afin que le reste du monde puisse se dire « plus jamais », la conscience tranquille.

Et tant pis pour le bouquet de la mariée.

Du quai, Clothilde entend des rires de l'intérieur du wagon. Elles sont toutes là. Des filles qu'elle n'a pas revues depuis l'adolescence. Isabelle, Chloé, Nadine, Luce, Natalie, Judith. Un train de femmes en direction d'une robe blanche, celle que plus personne n'espérait pour la plus écorchée d'entre elles. Les hommes, eux, sont déjà à Baie-Saint-Paul depuis la veille, où ils ont fêté l'enterrement de vie de garçon du fiancé.

Juste à imaginer devoir simuler le plaisir de les revoir, Clothilde a une furieuse envie de passer la soirée avec une bande de rebelles tchétchènes plutôt que de monter dans ce maudit train. Ce serait si simple de fuir.

Sauf qu'il y a Judith.

Judith qui, toute petite déjà, riait en mettant sa main devant sa bouche parce qu'elle n'aimait pas ses dents, Judith qui n'arrivait pas à retenir ses larmes le jour où Clothilde, le cœur en miettes, avait fait ses bagages pour quitter Charlevoix vingt-trois ans plus tôt... Judith, la seule de la bande à qui on pouvait tout confier sans peur qu'elle le répète à quelqu'un qui en rirait devant les autres.

Natalie par exemple.

Tu ne pouvais pas te marier ailleurs, Judith? Non. Elle y tient à son mariage dans ce village qui l'a vu naitre. Viens donc, disait son courriel. Tu feras mes photos de noces, ça te changera de la Syrie, du Soudan et tous ces endroits infernaux que tu aimes plus que ta vie. Dis oui, Clothilde. Mon père est mort, y'a que toi pour me mener jusqu'à l'autel sans que je m'enfarge dans mon voile.

Elle m'a toujours eu avec le cœur, se dit Clothilde. Et elle le sait, la maudite.

Au moment où Clothilde va faire demi-tour et s'enfuir, un jeune employé s'empare de son sac de voyage. « Vous n'avez pas paqueté pesant pour une fe... » Il s'arrête net, crucifié par le regard narquois de Clothilde.

- Pour une...?

- Excusez-moi, c'est juste que toutes les autres filles de votre wagon ont plus de bag...

- Je ne suis pas les autres filles.

Et elle monte à bord, d'un bond.

***

Personne n'a vu la main de Natalie trembler en déposant sa tasse de café sur la soucoupe de porcelaine blanche quand Clothilde fait son entrée dans le wagon.

Personne, sauf Judith.

Elle a toujours été entre ces deux-là. Natalie, la brune impétueuse, l'invincible, la triomphante qui règne sur Charlevoix et Clothilde, la blonde sauvage et solitaire qui a préféré s'évader.

Elle, au milieu, comme le modeste jambon entre deux titanesques tranches de pain. Le cœur battant de revoir celle à qui elle aurait tout pardonné, même de ne pas venir... Mais Clothilde est venue et Judith sait ce que ça lui coûte.

Cher.

Dans le wagon qui s'ébranle, une valse d'accolades accueille l'arrivée de la fille prodigue, celle dont la légende enterre forcément leurs vies simples. Rien à faire. Malgré le plaisir, qui a plus à voir avec la nostalgie d'une jeunesse enfuie que sur un réel désir de perpétuer l'amitié, pour Isabelle, Chloé, Nadine, Luce et Natalie, Clothilde est maintenant une étrangère. Quelqu'un dont on ne sait que faire.

La différence est d'autant plus grande qu'elles ont toutes changé, alors que Clothilde est restée la même; longue et mince dans son jean usé et son t-shirt gris, son épaisse chevelure d'or cuivré attachée sur la nuque, elle a encore l'air d'une adolescente malgré ses quarante ans. Seule l'usure de son regard trahit ses années de guerre et d'amours condamnées d'avance.

Pour contrer le malaise, Natalie fait comme elle a toujours fait, elle prend les choses en main et porte un toast, rappelant à toutes qu'elle est l'unique meneuse des troupes.

- À Clothilde, que je suis si contente de revoir après toutes ces années. Et à Judith, parce que ça prenait bien un miracle pour que Clothilde nous fasse l'honneur de sa visite!

Judith lève son verre de mousseux italien à l'intention de Clothilde qui s'empresse vers elle, son verre à la main et son sac sur l'épaule. Quand Clo se glisse enfin sur la banquette à côté de Judith, son corps se détend, arrivé à bon port. Dix ans la dernière fois qu'elles se sont étreintes « en vrai ». Thomas entrait à peine dans l'adolescence et Judith avait été frappée du niveau de maturité de l'enfant. C'était lui qui prenait soin de sa mère, qui s'inquiétait de la voir partir sans avoir renouvelé ses vaccins pour la typhoïde et la fièvre jaune.

- Tu étais sérieuse quand tu m'as demandé de te conduire jusqu'à l'autel?

- Ça m'étonnerait que mon père ressuscite à temps pour la cérémonie.

Elles rient, complices dans cet humour absurde qui leur a servi de planche de salut à l'adolescence.

- Et si je n'aime pas ton fiancé?

- Tu vas l'aimer.

- T'es amoureuse?
Judith a un sourire de gamine qui vient de faire un mauvais coup.

- Je suis heureuse.

Clothilde a connu Judith dans tous les états de l'amour, des plus hauts vertiges jusqu'au plus bas-fonds. Mais c'est la première fois que son amie lui dit qu'elle est heureuse. Sa main fine et bronzée s'empare de celle de Judith.

- Alors ça valait la peine que je vienne.

Elles se taisent, comme le soir, il y a une éternité déjà, où Judith avait ouvert la porte à Clothilde et qu'elle avait tout de suite vu sur son visage défait que Gabriel ne l'avait pas choisie. Qu'il s'était rangé du côté de ce qui brillait plus fort.

Judith surprend le regard de Natalie posé sur elles, souriant, charmeur. L'espace d'un bref instant, elle revoit la Natalie d'avant, la fille irrésistible qui s'élançait sur les pentes de ski du Massif comme s'il n'y avait pas de lendemain, qui prenait le bateau sans permission et qui dévalisait le bar de son père pour abreuver leurs partys d'adolescence.

Elle s'en tirait toujours d'une pirouette adorable. Les conséquences, c'était pour les autres. Judith se souvient parfaitement de cet après-midi fatidique sur le bateau où elle avait surpris le regard avide de Natalie posé sur Gabriel. Elle avait su tout de suite que l'amitié - juré, craché, pour la vie - ne faisait déjà plus partie de l'équation, mais elle avait compté sur l'amour qui naissait entre Clothilde et ce beau garçon blond qui venait de Québec...

Elle avait eu tort.

- Et Thomas, demande Judith, il tient le coup?

À la seule mention de Thomas, le visage de Clothilde se fait plus doux, plus serein. Le seul homme qui soit dans sa vie à travers les années.

- C'est dur la résidence en médecine. Il étudie, il travaille, et il ne dort pas.

- Il tient de sa mère.

Clothilde hoche la tête, fière et amusée.

- Non. Il a une ambition que je n'ai jamais eue.

- Tu as toujours eu de l'envergure, Clo.

- Oui, mais moi, je voulais juste faire ce que j'aimais. Lui, il veut être le meilleur, c'est différent.

Le cœur de Judith ne connaît pas l'envie, mais à cet instant, elle se dit qu'elle aurait aimé rencontrer Francis plus tôt et lui faire plusieurs enfants.

Dehors, le paysage défile. Les rayons d'un soleil lointain déchirent des nuages vaporeux chargés de pluie. Judith connaît le trajet par cœur, et pourtant, elle se laisse prendre chaque fois par sa beauté, émue devant Charlevoix la charnelle, aux courbes voluptueuses comme celles d'une baigneuse qui abandonne ses vêtements pour se glisser dans les eaux grises du fleuve.

La voix de Clothilde la tire de sa rêverie.
- Tu aimes encore ça...

- Le fleuve? Oui. Pas toi?

- Non.

Judith comprend. On aime les endroits qui nous ont rendus heureux et on déteste ceux qui ont connu nos malheurs. Ici, dans les eaux de ce fleuve tout en nuances, aussi délicat à naviguer que le cœur d'une femme, son amie Clothilde avait connu les deux.

Sur la banquette devant, Natalie monopolise la conversation. Elle raconte la restauration de l'hôtel, d'anciens bâtiments de ferme qu'ils ont achetés des petites nonnes, et qu'ils ont transformés à grands frais pour en faire un lieu de villégiature quatre étoiles. Elle parle des « vedettes » de la ville qui viennent se ressourcer chez eux, de la difficulté de recruter un chef d'envergure pour les cuisines, des articles élogieux qu'ils ont eus dans les médias. Un travail fou.

Chaque fois que Chloé, Nadine ou Isabelle tente de s'imposer au jeu de « qui a le mieux réussi sa vie », Natalie leur coupe la parole, d'un péremptoire « oui, mais moi, je ». Elle parle de ses filles, de sa grande qui va « certainement prendre la relève, elle a un esprit d'entreprise évident », de la seconde, « très musicale », et de la benjamine qui montre « un beau talent pour le sport ».

Judith se penche à l'oreille de Clothilde et murmure.

- Ce qu'elle veut dire c'est qu'ils ont donné une job à la plus grande au grand désespoir des employés qui sont pognés pour gérer ses gaffes, que la deuxième est dans un band qui n'a jamais joué ailleurs que dans un garage de Limoilou et que la troisième a surtout un beau talent pour le party.

Clothilde et Judith sont prises d'un fou rire incontrôlable qui fait tourner toutes les têtes.

- On peut savoir ce qui vous fait rire? demande Natalie.

Prise au dépourvu, Judith rougit, pétrifiée. Clothilde vient à la rescousse.

- Je lui racontais que mes tentatives de trouver une robe longue pour son mariage pendant mon escale à Addis Abeba, en revenant du Tchad.

- Tu as trouvé, demande Judith?

- Non, mais je t'ai trouvé quelque chose à toi.

- Ça ne te tentait pas d'aller chez Simons comme tout le monde?

Il y a quelque chose de dur dans la voix de Natalie, malgré le sourire radieux qu'elle arbore. Pour toute réponse, Clothilde ouvre son sac et en sort un voile fin, multicolore, qu'elle tend contre la lumière de Charlevoix pour en faire miroiter toutes les nuances d'indigo, de pourpre et de rose.

- Un voile, dit Judith, émue.

- De mariée, oui. Je ne sais pas si ça va avec ta robe, au pire tu t'en serviras comme abat-jour sur une lampe...

- Ça va être magnifique.
Le jeune serveur dépose des assiettes garnies de pâtés délicats et de salades de fleurs. C'est magnifique.

- Ce sont des spécialités de la région.

- Oh, je les connais bien, merci, dit Clothilde, refusant d'un geste.

- C'est compris dans le prix du billet.

Natalie se glisse sur la banquette en face de Clothilde et Judith.

- Mais oui, c'est compris dans le prix, profites-en, c'est moi qui vous invite.

Et au regard que lui lance Clothilde, Judith, mortifiée, se rend compte de l'impair qu'elle a commis en oubliant de dire que les frais du train étaient payés par Natalie et son mari Gabriel.

***

Nathalie n'a jamais pensé qu'elle avait « volé » Gabriel à Clothilde. On ne vole pas un homme qui n'a pas envie d'être volé. La preuve, c'est que Gabriel est toujours avec elle après toutes ces années. S'il avait quitté Clothilde à l'époque, c'est qu'il l'avait rencontrée, elle, ce fameux après-midi sur le bateau. On ne va pas contre l'amour.

À voir le petit empire qu'ils avaient bâti ensemble, il avait bien fait de quitter Clothilde pour venir vers elle. Ils formaient un beau couple. Trois enfants magnifiques, une immense maison à flanc de montagne à Petite-Rivière, un hôtel dont ils avaient fait un succès éclatant à force de travail et de vision. Oui, ils étaient plus forts ensemble.

Qu'importe le fait que c'était le père de Natalie qui avait aidé Gabriel à se lancer en affaires. Il lui avait mis le pied à l'étrier, rien de plus. Pour le reste, Gabriel avait fait sa chance à force de travail et de détermination, et Natalie l'avait épaulé, en femme de tête qu'elle était.

Leur vie était une réussite à tout point de vue. Ce n'était certainement pas le retour de Clothilde qui allait y changer quoi que ce soit. Aucune raison d'être nerveuse. Il n'y avait qu'à regarder Clothilde, débraillée dans son jean, les cheveux qui n'avaient pas dû voir un coiffeur depuis des mois, les ongles pas faits, pour savoir que si elle avait vaguement plu à Gabriel à l'époque, elle n'était plus du tout son genre. Il les aimait plus féminines. Plus voluptueuses aussi. Des femmes avec de vraies formes.

Et Clothilde, du haut de sa superbe et de cette assurance qu'elle affichait comme un défi, était une éternelle rebelle qui avait fui ses responsabilités de mère, raté son mariage, et dont la vie n'était qu'une fuite en avant, puérile. Gabriel appréciait les femmes capables de maturité, de stabilité, une femme avec laquelle il pouvait bâtir quelque chose.

Pas une aventurière puérile qui se croyait supérieure aux autres, sous prétexte de couvrir des évènements « importants ».

La vie avait bien fait les choses au fond.
- Tu dis, Natalie?

Elle a parlé tout haut.

- Je disais que la vie avait bien fait les choses.
- Lesquelles?

Cette fois, c'est Clothilde qui n'a pas su cacher la dureté dans sa voix.

- Nous avons toutes trouvé nos destins.

Pendant un moment, on n'entend que le ronronnement du train sur les rails.

- Ça aurait pu être autrement, dit Clothilde, en relevant ses Ray-Ban pour plonger son beau regard clair dans celui de Natalie.

- Peut-être, mais ça n'aurait pas été nous.

C'est Judith qui a parlé, sereine.

- Vous deux, vous avez eu des carrières, des enfants, des hommes. Longtemps, je me suis demandé pourquoi je n'y arrivais pas. J'étais malheureuse, je voyais ma vie comme un échec. Et puis, j'ai rencontré Francis. Qui a été mon ami longtemps avant qu'on se rende compte qu'on s'aimait. Ça n'a pas fait boum comme toutes les autres fois avant. Ça n'a pas fait de bruit du tout en fait. Mais un jour, il m'a dit que j'étais quelqu'un qui ajoutait de l'eau chaude dans son bain quand il devenait froid, et que ça faisait toute la différence du monde dans une vie, quelqu'un qui sait quand ajouter de l'eau chaude dans un bain...

 

- Je ne comprends pas ton truc d'eau chaude, Judith.

Judith hoche la tête et embrasse Natalie sur la joue. Gentiment.

- Toi, tu entreprends des choses, moi je prends soin de ceux que j'aime et Clothilde fait un travail essentiel.

- Pas essentiel, Ju, proteste Clothilde.

- Mais oui, essentiel. Si tu ne faisais pas ton travail, qui serait témoin d'autres vies que les nôtres?

- Faut pas charrier, c'est juste une photographe.

Clothilde remet ses Ray-Ban, incapable de cacher son envie de tuer Natalie. Devant le regard désemparé de Judith, Natalie s'enfonce.

- Je veux dire, c'est pas comme si elle sauvait des vies.

Il y a un long silence. Derrière la banquette, Isabelle se racle la gorge, Nadine fouille dans son sac et les deux autres évitent de regarder Natalie, de peur d'être prises à partie. Contrairement à Clothilde, elles auront encore à la fréquenter...

Le train ralentit pour entrer en gare. Baie-Saint-Paul. Déjà.

- Tu as raison. Je ne sauve aucune vie. Mais je n'en brise pas non plus.
- Qu'est-ce que tu veux insinuer?
- Rien. C'est le mariage de Judith, laisse tomber.
- Tu m'en veux encore pour Gabriel?
- Laisse tomber, Nat. Tout va bien.
- C'est pas comme si vous aviez des chances de réussir quoi que ce soit tous les deux.
Judith pose sa main sur le bras couvert de bracelets de Natalie.

- Arrête, Nat.
- Quoi? J'ai juste dit la vérité.

Clothilde se lève, quitte la banquette, son sac sur l'épaule, cherchant instinctivement un paquet de cigarettes qu'elle n'a pas. Tant pis.

Judith s'empresse derrière Clothilde, alors que Natalie lève les yeux au ciel en direction des autres filles.

- Judith, c'est de la vieille histoire, vous n'allez pas essayer de me faire sentir coupable du fait que Gabriel soit tombé en amour avec moi plutôt qu'avec elle. De toute façon, Clothilde, si tu l'aimais tant que ça, t'avais juste à rester et à te battre au lieu de te pousser comme tu l'as fait.

À l'autre extrémité du wagon, Clothilde se retourne. Les autres sont figées.

- Me battre? C'est ça que c'est pour toi? Une bataille où il y a quelqu'un qui doit perdre pour que ça vaille quelque chose à tes yeux?
- Pourquoi pas? Ça vaut mieux que de s'enfuir et de tout perdre.
- Je n'ai pas tout perdu, Natalie.

La main crispée sur le dossier du banc, Judith sent un long frisson parcourir son dos jusqu'à sa nuque. Même si elle voulait s'interposer, la collision est inévitable. Sur le quai, les hommes agitent les bras, des bouteilles de champagne prêtes à exploser dans les mains. Au milieu des autres, une silhouette sportive, des cheveux blonds striés de gris. Gabriel.

- Mais oui, tu n'as pas voulu te battre, tu n'as rien eu.
- J'ai eu son fils.

Et Clothilde descend du train comme elle y était montée, d'un pas souple.


***

 

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