Loisirs et culture

Le train-train quotidien

Le train-train quotidien

Benjamin Gagnon Photographe : Benjamin Gagnon Auteur : Coup de Pouce

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Le train-train quotidien

On dit que la première idée est toujours la meilleure. La mienne était de m'enfermer à double tour dans ma chambre.

J'ai opté pour la seconde : partir seule au Massif de Charlevoix. Un voyage en train entre Québec et La Malbaie. Près de 140 km de paysages magnifiques pour me refaire une virginité et reconstruire l'hymen qu'il me reste entre les deux oreilles.

J'ai d'abord pensé amener mes filles. Quelle mauvaise idée! Mon aînée aurait commandé une gigantesque (et coûteuse) assiette gastronomique, qu'elle aurait photographiée avec son téléphone et mise en ligne, avant de la repousser du revers de la main - à 15 ans, il ne faut surtout pas prendre de poids.

Ma plus jeune se serait promenée entre les tables des wagons avec sa longue tresse de Raiponce, la toute dernière princesse de Disney. Cinq mètres de cheveux tressés et sales, que nous trainons depuis trois mois, comme s'il s'agissait de notre animal de compagnie. Lui enlever ses faux cheveux porterait atteinte à son identité, dixit la psy. Je sais. Une psychologue à 5 ans, c'est terrible. C'est qu'elle prétend voir le fantôme de mon père, décédé l'an dernier. Une longue histoire.

Je revenais justement de chez la psychologue, lorsque ma voisine, une vieille dame d'origine hongroise, est venue m'annoncer la grande nouvelle. Mon mari était infidèle. Les fenêtres de notre maison étaient grandes ouvertes, lorsqu'elle l'aurait entendu me tromper à grands coups d'onomatopées. « AH! AH! AH! HUM! HUM! AH! AH! », qu'elle m'a crié par la tête pour que je comprenne bien l'odieux de l'affaire.

Mon mari a toujours été assez silencieux. Alors, je lui ai répondu qu'il s'agissait certainement de ma fille et de son petit ami. Mais, non. C'était bel et bien ma douce moitié qui avait beuglé son plaisir avec... Au fait, avec qui? Cindy, Cathy, Nelly, Amy? Je ne sais plus. Un petit nom sucré, dont je ne retiens que le joli sac à main léopardé, qu'elle a eu le culot d'oublier dans l'entrée de la maison.

Voilà une semaine que mon mari m'a trompée avec la fille au joli sac. Une semaine et je ne ressens aucune culpabilité, colère ou honte. Que du rejet. Peut-être aussi un peu d'injustice de le voir confortablement assis au volant de sa vie, alors que je suis la bagnole qu'il a remplacée par un modèle de l'année.

Je suis une voiture.

Quand j'ai quitté la maison ce matin, j'aurais voulu planter une pancarte sur le terrain : « Maison à vendre. Stores, aspirateur central, thermopompe, réservoir d'eau chaude, accessoires de piscine, meubles, golden retriever, mari et enfants inclus. »

Exclusion : voiture, modèle 1975.

L'idée de la pancarte me libère un instant de ma fureur, ou plutôt elle la transforme en un fou rire dont je ne réussis à m'extirper qu'avec l'arrivée d'un bon café. Ah! Si le train pouvait démarrer, je pourrais enfin me perdre dans l'immensité des lieux! Voir d'autres montagnes que celles des vêtements sales de ma buanderie. Je serais seule. Enfin.

Mais le sort en a décidé autrement.

Un homme d'une quarantaine d'années vient s'asseoir à ma table, directement devant moi. Sans dire un mot, il me salue de ses grands yeux bleus. Son abondante chevelure brune, qui s'échappe de son chapeau beige à large bord, me rappelle celle de Charles Ingalls, le séduisant fermier de la petite maison dans la prairie. Sa stature imposante et sa barbe de trois jours lui donnent le même style faussement négligé que le personnage de mon enfance.

Je me surprends à le trouver séduisant. Moi, la femme totalement éteinte il y a cinq minutes à peine. Peut-être s'agit-il d'un vacancier de longue date ou d'un pêcheur? Je sais qu'il est possible de pêcher le saumon à la rivière du Gouffre, qui traverse les villages de Notre-Dame-des-Monts, de Saint-Urbain et de Baie-Saint-Paul. Sans cette histoire d'adultère, mon mari et moi aurions certainement pris le forfait pêche de l'Hôtel La Ferme du Massif. C'est lui qui m'a initiée à la pêche à la mouche en rivière, il y a une dizaine d'années. Mon coup de fouet est devenu si fluide, qu'il ne me remplacera pas aussi facilement en rivière qu'au lit!

Tout me ramène à mon époux, même le beau Charles Ingalls! Pourquoi m'a-t-il trompée? Il m'a dit manquer d'air et vouloir échapper à la monotonie de son quotidien. Peut-être. Mais est-ce qu'on détruit une vie qu'on a mis des années à construire, parce que le démon de l'ennui passait par là?

J'arrête soudainement le fil de mes pensées pour scruter le beau pêcheur qui squatte ma table. Il sera ma solitude pour la prochaine heure. Je le regarde. Ou plutôt, j'apprivoise ma solitude.

Sans lever les yeux vers moi, il sort une tablette électronique de sa besace en cuir et se met à lire. Je décide d'en profiter pour récupérer mon téléphone et vérifier si les enfants ne m'ont pas laissé un texto. Aucune nouvelle. Pas même de leur père.

Une boule se forme soudainement dans ma gorge. Je fonds en larmes et mon état mental m'échappe, comme un hamster sorti de sa cage.

- Mon conjoint m'a trompée!

Sans rien dire, mon voisin de table me tend un papier mouchoir. Je le saisis prestement, tandis que mon hamster fait la fête.

- Pourquoi il m'a fait ça? Il m'a trahie, après 15 ans de vie commune! Pourquoi? Parce que je vieillis, que j'ai pris du poids?
- Votre conjoint n'a pas décidé de vous faire du mal. Il a couché avec une autre femme pour lui, pour son propre plaisir. Ce n'était pas contre vous.

Tandis qu'il continue, je le regarde stupéfaite.

- Il n'avait pas l'intention de vous faire tout le mal que vous vous faites maintenant.

Comme on ne gifle pas le héros de son enfance, je lui lance au visage :

- Qui êtes-vous? Un infidèle assumé?
- Disons plutôt, un infidèle repenti. Pardonnez-moi, je m'appelle Marc.

Il me tend la main. Je ne lui présente pas la mienne, mais lui réponds d'une voix sèche :

- Annabelle.

Quel dérapage émotif! Je me tais, sans quoi cet abruti d'infidèle payera pour tous les autres de son espèce.

- Dites, insiste-t-il, vous croyez vraiment vivre une peine d'amour? Et si vous pleuriez parce que votre ego était blessé ou que vous alliez perdre une belle maison? Êtes-vous insultée, parce que vous auriez préféré le tromper la première?

Mais quel grotesque personnage! Je vais devoir demander de changer de table.

- Désolée de vous interrompre, monsieur l'infidèle, mais la psychanalyse n'était pas comprise dans mon forfait.

Il fait mine de n'avoir rien entendu et poursuit sa lancée.

- Vous savez, l'adultère est une expérience comme une autre. Vous pouvez l'utiliser pour définir qui vous êtes vraiment. Vous avez une belle opportunité de choisir ce que vous voulez dans la vie. Saisissez là!

Un adepte du nouvel âge. S'il me parle de chakras, je hurle. Quelle familiarité! Je décide de lui river le clou :

- Remercions les infidèles de ce monde, alors. Ces grands semeurs d'opportunités qui nous révèlent à nous-mêmes!

Il éclate alors d'un rire franc.

- Je suis jardinier à l'Hôtel de la Ferme. Vous parlez au semeur officiel du Massif de Charlevoix! Appelez-moi, monsieur Opportunités!

Je souris, malgré moi.

- Vous souriez, enfin!
- Pourquoi vous acharnez-vous? dis-je, un peu gênée.
- Parce que vous êtes jolie. Vous croyez que je ferais le spirituel, si vous étiez moche et sans intérêt?

Je veux lui répondre qu'il y a erreur sur la personne. Que je ne suis qu'une voiture usagée. Seulement, mes lèvres ont leur intelligence propre et articulent :

- Oui.

Mais qu'est-ce qui m'arrive? Je me reprends :

- Non.

Quel moment improbable! Je dois fuir. Et vite!

- Pardon, il faut que j'aille à la toilette.

D'un bond, je me dirige vers le serveur et lui demande une coupe de Cuvée Marie, un vin blanc sec qui m'aidera certainement à retrouver mes esprits. La coupe bien en main, je m'enferme dans les cabinets. Je ne sais plus si je suis là pour me soulager de mes déjections verbales ou de celles du jardinier. Qu'importe. Je refais mon maquillage. Qui sait? La vieille voiture pourrait se remettre en marche.

Du fond de mon sac à main, mon téléphone vibre. Un texto. Probablement mon mari, qui réalise s'être débarrassé trop vite de sa bagnole. C'est lui, mais il n'est pas question de mécanique automobile : « La nuit dernière, j'ai mis la tresse dans la laveuse-sécheuse. Les cheveux ont fondu. Ils forment une misérable boule, qui se détache partiellement du filet. La petite est en état de choc. Elle ne parle plus et ne mange plus. Je ne sais plus quoi faire... Je t'aime. »

Je décide de ne pas lui répondre et d'aller reprendre mon rôle dans le scénario du jardinier.

- J'ai bien cru que vous ne reviendriez pas!
- C'est que j'avais quelques ennuis familiaux à régler.

Tandis que le serveur m'offre une seconde coupe de vin, mon voisin de table décide d'approfondir l'horrible conversation entamée plus tôt sur l'adultère.

- Pourquoi ne pas accepter les faits pour vous en libérer?
- Je ne comprends pas.
- Accepter ce que votre mari a fait. Pour vous et non pas pour lui. Pour vous en libérer. Juste pour vous.
- Même si je voulais, je ne sais pas comment.
- Avez-vous une peine d'amour ou une peine d'orgueil?
- D'orgueil. Probablement.

C'est la première fois que je l'admets. Mon ego est plus écorché que mon amour pour mon mari. Pas une seule fois, j'ai pleuré son absence. Je n'ai versé aucune larme à l'idée qu'une autre femme ait touché ses lèvres et son corps. Par contre, je regrette ma jeunesse. J'ai peur de vieillir seule. Je me sens attaquée. Personnellement.

- Croyez-vous que votre mari ait couché avec une autre femme par manque d'amour pour vous ou pour satisfaire son ego?
- S'il m'avait aimée, il n'aurait pas...
- Vraiment?
- Il me dit qu'il m'aime encore.
- Donc, il est tombé dans les bras d'une autre pour satisfaire son ego. Par désir de plaire, de séduire ou pour vivre un peu d'aventure. Pour se sentir vivant, quoi!
- Vous avez raison. Mais la colère doit faire son temps et la mienne n'est pas encore périmée.

Le serveur vole à mon secours en déposant des assiettes devant nous : « Salade de betteraves du Jardin des Chefs! »

- De mon jardin, précise l'infidèle (mais repenti) jardinier.
- J'oubliais que vous êtes un semeur d'opportunités!
- Exact, répond-il d'un rire honnête.
- Et quels genres d'opportunités offrez-vous?
- Je vous propose d'accepter l'infidélité de votre conjoint.
- Comment vous y prendrez-vous, monsieur je-sais-tout?
- En couchant avec vous!

Silence.

- Vous êtes jolie, intelligente et fort désirable. Je vous plais, je le sais. Je vous ai vu me dévisager tantôt.
- Vous êtes très séduisant, mais...

La proposition est si belle et si forte quand on ne l'attend plus. Mon cœur bat à tout rompre.

Je suis un moteur de voiture.

- N'est-ce pas la plus belle façon de renoncer à votre colère et de comprendre, de manière agréable, que votre conjoint n'a pas agi par manque d'amour pour vous?

Qu'ai-je à perdre, sinon la face? Je n'ai pas vécu d'aventure depuis des années. J'ai la trouille. Non, je suis morte de peur.

- Vous me faites un bien fou! Vous êtes drôle et sexy, mais je ne sais plus où j'en suis. Sans compter que j'aime dormir du sommeil du juste.
- Je vous plais. Allez, suivez-moi dans ma cabane près des jardins. Ou si vous préférez, dans une luxueuse chambre de l'Hôtel La Ferme.
- Mais...
- « Parler d'amour, c'est faire l'amour », disait Balzac. N'êtes-vous pas déjà infidèle? Ne serait-ce qu'à vous-même?

Je suis un moteur. Un moteur qui ne fait pas de vitesse.

Ce jardinier est un manipulateur intelligent et trop charmant. Me voilà coincée, incapable de répondre quoi que ce soit. Mon démon de midi décide de prendre les choses en main et d'agir à ma place.

- D'accord!

Grâce à mon démon, j'ai l'audace de saisir son verre d'eau pétillante, d'en prendre une gorgée, de plonger mon regard dans le sien et de lui dire, dans un sourire coquin :

- Va pour la cabane.

Curieusement, chaque battement de cœur que provoque cette nouvelle aventure me rapproche de mon mari. Je comprends tout. Il a voulu échapper à la monotonie de notre couple et se sentir vivant.

Je suis un moteur. Et j'accélère.

Mon mariage est dépressif. Il n'est pas mort. Guérir d'une dépression, ce n'est pas retrouver la joie, mais bien la joie d'être en vie.

Alors quand le train s'arrêtera, j'irai dans la cabane du jardinier saisir son opportunité. Laquelle? Je ne sais trop.

Peut-être celle de me sentir vivante?

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