Voici l'histoire de quatre personnes qui ont dû négocier, directement ou indirectement, avec certaines de ces peurs qui nous pourrissent l'existence.

Notre mort... et celle des autres

Aujourd'hui, Karine a réussi à reprendre le contrôle de sa vie en apprivoisant sa peur de la mort. Cette femme de 39 ans raconte l'événement traumatisant qui a déclenché cette peur: «Nous vivions en banlieue de Québec. J'avais une petite soeur. On fréquentait l'école privée, on allait en vacances au soleil, l'hiver, et on avait un chalet pour s'évader, l'été. J'avais dix ans la première fois que je suis allée en Europe. Mon père et ma mère étaient amoureux, et les gestes de tendresse entre eux étaient fréquents. Bref, nous étions une famille aisée, vivant dans une atmosphère de bonheur et de sécurité. Mon père avait une entreprise, mais sa réussite financière lui venait surtout de ses placements.

«Un matin, il a mis les pieds hors du lit, mais il ne s'est jamais levé. Une crise cardiaque venait de l'emporter. Il avait 42 ans. J'en avais 13. Je me souviens de ma mère, qui pleurait, recroquevillée sur lui. Je tenais dans mes bras ma soeur, qui pleurait. Papa n'a jamais été réanimé. Juste avant de mourir, il avait hypothéqué la maison et misé toutes nos économies sur un important placement. Selon son plan, il devait tout récupérer en deux semaines, ai-je appris plus tard. Il est mort en cours de transaction. S'en est suivi pour nous un indicible désastre. Nous avons perdu la belle grosse maison et le rythme de vie qui allait avec. Nous avons dû changer d'école. Ma mère est devenue dépressive, ma soeur et moi avons dues être placées dans des foyers différents le temps que la famille élargie s'organise pour nous prendre en charge. Ma mère était bourrée de pilules et incapable de nous venir en aide tant elle souffrait.

«En bonne aînée, j'ai tenu le coup. À l'école, je réussissais. Mais j'avais constamment peur de perdre ma soeur. Je la conseillais sur tout, je contrôlais tout, mais le hic, c'est que je n'arrivais pas à la laisser développer ses propres amitiés. À 22 ans, elle est partie vivre aux États-Unis. Avec le recul, je comprends que c'était la seule façon pour elle de s'affranchir d'une mère dépressive et d'une soeur possessive, mais, sur le coup, j'en ai fait une dépression. Je l'appelais tout le temps, et si elle sortait, je lui téléphonais la nuit pour m'assurer qu'elle était en sécurité. J'avais développé une peur incontrôlable de la perdre et je lui empoisonnais l'existence. Ce qui m'a sauvée, je dirais que ça a d'abord été d'en parler. Mes amies m'ont fait comprendre qu'elles n'appelaient pas leur soeur de 22 ans pour vérifier ses allées et venues. Elles ont osé me dire que mon comportement était exagéré. Cette prise de conscience m'a amenée à consulter. Avec l'aide d'une psy, j'ai appris à relativiser ma peur et je m'en suis sortie. Maintenant, ma soeur peut respirer, car j'ai appris à apprivoiser mon angoisse. J'ai compris que ma peur prenait plus de place que la réalité.»

Ce qu'en disent nos experts

«Prendre conscience tout à coup qu'il n'y a rien d'éternel peut être très angoissant, explique Martine Cinq-Mars, psychologue. Quand un événement comme la perte foudroyante d'un être cher nous oblige radicalement à faire face à la réalité, notre confiance en la vie peut s'en trouver ébranlée. On peut se sentir alors plus vulnérable face à notre propre mort et à celle des gens qui nous sont chers.» C'est aussi ce que croit Marc-Simon Drouin: «Jusqu'à un certain point, on a tous peur de la mort, et c'est correct, c'est pour ça qu'on fait attention à la vie. Mais certaines personnes en font une véritable fixation, pour eux-mêmes ou pour les autres.» Pour reprendre pied, il n'y a pas d'autre issue que d'accepter, malgré nos angoisses, qu'on va tous mourir un jour ou l'autre. «Prendre conscience de la précarité de la vie peut donner lieu ensuite à une expérience de vie plus pleine et entière», ajoute Martine Cinq-Mars.