Il n'y a pas si longtemps, l'intimidation survenait à l'école ou au parc. Elle sévit maintenant dans le cyberespace, d'où le terme «cyberintimidation». Cette forme moderne d'intimidation implique l'utilisation de technologies comme le courriel, les messages textuels envoyés par cellulaire, la messagerie instantanée et les sites Internet, pour injurier, menacer, humilier quelqu'un ou répandre des rumeurs sur lui ou elle. La plupart du temps, elle est initiée par des «amis» ou des connaissances de la victime plutôt que par des étrangers.
Plus de 70 % des jeunes ayant répondu à un sondage en ligne mené en décembre 2006 et janvier 2007 par Jeunesse, j'écoute ont dit l'avoir subie (une statistique qui peut toutefois être gonflée par la tendance probable des victimes à répondre en plus grand nombre que les intimidateurs). Une enquête du Réseau Éducation-Médias réalisée en 2005 auprès d'élèves canadiens arrivait quant à elle à un résultat de 27 %, ce qui est vraisemblablement plus près de la réalité.
Difficile, cependant, de brosser un portrait de la victime type. Mais les filles font davantage l'objet d'humiliations en ligne que les garçons, selon une autre enquête, américaine cette fois. Et, contrairement à ce qu'on pourrait croire, les enfants du primaire sont davantage touchés par la cyberintimidation que ceux du secondaire. Le pic se situerait entre 11 et 13 ans. «À cet âge, ils ont peu de règles, ils expérimentent, note Emmanuelle Erny-Newton, conseillère au Réseau Éducation-Médias. Ils sont donc plus vulnérables.» Fait à noter, ils sont non seulement victimes, mais aussi agresseurs.
La messagerie instantanée (ex.: MSN), qui permet de communiquer simultanément et en temps réel, arrive au premier rang des moyens qu'ils utilisent. «Les méthodes qui demandent plus de connaissances, comme la création d'un site haineux, sont le fait des plus vieux», précise la spécialiste. Les professeurs sont bien placés pour constater l'ampleur du phénomène. Élaine, une enseignante de 6e année qui préfère taire son nom, rapporte que des cas sont survenus dans sa classe au cours des deux dernières années. «La dernière fois, une élève de 11 ans qui venait d'arriver dans l'école a été un peu maladroite dans ses tentatives d'intégration. Elle a été prise en grippe par un groupe de garçons qui se sont mis à la bombarder de messages d'insultes à caractère sexuel.» La jeune fille s'est confiée à Élaine, qui est intervenue auprès des garçons pour qu'ils cessent leur manège.
Se cacher derrière l'écran
«On dit des choses par le biais d'Internet qu'on n'oserait jamais se dire en personne», a réalisé France après la mésaventure de son fils. Cela découle sans doute de l'absence de contact direct, principale différence entre la cyberintimidation et l'intimidation classique. «L'intimidateur ne voit pas la peine qu'il cause, dit Bernard Desrochers, directeur des services cliniques de Jeunesse, j'écoute, à Montréal. Cela lui paraît irréel. Il a moins l'impression de blesser.» L'intimidateur peut même rester anonyme ou prétendre être quelqu'un d'autre. Cette distance fait en sorte qu'il peut frapper sa cible sans éprouver aucune empathie. Elle rend aussi le harcèlement plus accessible: des jeunes, qui n'intimideraient pas en personne, n'ont aucun scrupule à le faire via un clavier d'ordinateur.
Une autre particularité de la cyberintimidation, son potentiel multiplicateur, la rend particulièrement dévastatrice. L'intimidation, en effet, n'est plus limitée dans le temps et dans l'espace. En un rien de temps, les images compromettantes ou les mots haineux peuvent être vus par des milliers de personnes. Résultat? Les victimes peuvent se sentir encore plus accablées et impuissantes. On se rappellera peut-être une affaire qui a fait grand bruit en 2003. Un adolescent québécois de 15 ans s'était filmé en train d'imiter un chevalier Jedi. Des camarades de classe ont mis la main sur le clip, l'ont numérisé et mis en ligne. Cette performance a fait le tour du monde et a été vue par des millions d'Internautes. Le jeune homme, surnommé le Star Wars Kid, est devenu la risée de tous et a dû quitter l'école. Dépressif, il a eu besoin de soins psychiatriques.
Plus récemment, des ados de 13 ans de Gatineau, en Outaouais, ont été suspendus de leur école pour avoir diffusé sur le site YouTube une vidéo d'un enseignant engueulant vertement sa classe. Il semble que le coup avait été planifié. Les élèves avaient fait exprès de pousser le professeur à bout et l'avaient filmé avec un cellulaire. La cyberintimidation envers les enseignants serait d'ailleurs en progression au Québec. L'exclusion, la vulnérabilité, le sentiment d'impuissance, la trahison, la peur et la frustration sont autant d'effets de l'intimidation en ligne, d'après le rapport de Jeunesse, j'écoute. «Presque tout le monde me détestait à l'école à cause des menteries racontées à mon sujet, écrit l'un des répondants. Ils ont essayé de m'enlever tous mes amis et ils ont pas mal réussi. Je me suis senti sans défense, tout seul et bon à rien...»
Que faire pour l'aider? D'abord, on reste le plus calme possible. Une réaction trop vive peut le décourager de se confier. Il craindra de se faire blâmer et, surtout, qu'on ne lui coupe l'accès à Internet et à son cellulaire. Cette solution radicale est à éviter, croit Emmanuelle Erny-Newton. «Internet fait partie de la vie sociale des jeunes. Se voir interdire son utilisation, c'est la même chose pour eux que de se faire couper le téléphone pour nous!» Il faut toutefois exercer une supervision plus étroite de son utilisation de ces technologies.
Attention: en outre, si on se laisse envahir par la colère, on est trop prise par notre propre souffrance pour s'occuper de celle de notre enfant. Or, cela doit être notre priorité. «Il a besoin d'être écouté et d'exprimer ce qu'il ressent, affirme Richard Gagné. Il ne faut pas qu'il s'isole.» On doit donc accueillir ses sentiments sans les juger ni les minimiser. Surtout on ne se limite pas à l'habituel conseil: «Ignore-les. Ne t'en occupe pas.» À l'oreille du jeune, cela sonne comme: «Ce n'est pas grave. Ne t'en fais pas.» Au contraire, cette histoire est énorme pour lui. Certains ont même des idées suicidaires. Mieux vaut préciser notre pensée: «J'aimerais que tu t'en fasses moins. Il y a plein de monde qui t'aime.» Si notre jeune est très affecté par ce qui lui arrive, il peut être judicieux de lui procurer un soutien psychologique professionnel. S'il a des idées suicidaires ou montre d'importants changements dans ses comportements ou ses habitudes, on n'hésite pas et on consulte un médecin sans tarder. Dans tous les cas, on reste vigilante et à l'écoute. L'enfant peut aussi avoir peur qu'on ne parte en guerre contre ses agresseurs. Il craint d'être ridiculisé davantage si on intervient directement auprès d'eux. L'expérience démontre que cela risque, en effet, d'envenimer la situation. «Les intimidateurs peuvent se solidariser encore davantage contre leur victime», dit Richard Gagné, qui a vu cette situation se produire à quelques reprises. En règle générale, donc, il est préférable de laisser à l'enfant le soin d'effectuer lui-même les démarches visant à régler le problème. Ce qui ne signifie pas qu'on le laisse se dépêtrer seul. Plutôt, on l'accompagne dans la recherche de solutions. Si ses intimidateurs fréquentent la même école, on l'incite, par exemple, à en parler à un adulte en qui il a confiance, que ce soit un enseignant, la directrice, le psychologue. Cette personne pourra organiser une rencontre entre les agresseurs et notre enfant. Bien sûr, on assure ensuite un suivi avec les intervenants de l'école.
Les moyens de cyberintimidation les plus utilisés
1. Messagerie instantanée (ex.: MSN)
2. Courriel
3. Sites de réseaux sociaux (ex.: MySpace, Facebook)
La cyberintimidation par téléphone cellulaire est de plus en plus présente. Le cellulaire échappe complètement à la surveillance des adultes. Son détenteur peut filmer une scène embarrassante et la mettre sur Internet, pour le plus grand malheur de sa vedette bien involontaire. Il peut aussi intimider en envoyant des messages textes à sa victime, qui, grâce à son propre cellulaire, peut être rejointe jusque dans sa chambre...
5 conseils de prévention
1. Discuter avec notre jeune des risques auxquels il s'expose en diffusant sur Internet photos, capsules vidéo ou renseignements personnels. Lui faire réaliser que le cyberespace est un espace public. Lui enseigner à ne rien afficher en ligne qu'il ne soit pas prêt à montrer au monde entier... et à nous.
2. L'aviser de donner son adresse électronique uniquement aux personnes qu'il connaît personnellement. «L'échange de listes de contacts, une pratique courante, est à proscrire», souligne l'enseignante Chantal Gendron.
3. Il ne doit pas divulguer ses mots de passe ou ses codes d'utilisateur à qui que ce soit: la personne pourrait usurper son identité.
4. Dans le logiciel de messagerie instantanée, activer la fonction permettant de conserver l'historique des conversations.
5. Pas d'ordinateur dans la chambre. Le placer dans un espace commun de façon à pouvoir jeter un coup d'oeil sur l'écran de temps en temps. Notre jeune ne ferait jamais cela, croit-on? Pourtant, 44 % des répondants à un sondage réalisé par Jeunesse, j'écoute sur les comportements des jeunes dans l'univers virtuel ont affirmé avoir intimidé quelqu'un en ligne au moins une fois. Les raisons les plus souvent invoquées: le manque de supervision des parents, la possibilité d'intimider de façon anonyme et la vengeance (l'intimidateur a lui-même déjà été intimidé).
Des ressources










